Jeûne et en bonne santé ! - Porphyre n° 596 du 01/03/2023 - Revues
 
Porphyre n° 596 du 01/03/2023
 

Exercer

Les mots pour…

Auteur(s) : Christine Julien

Aborder le ramadan. Ce mois de jeûne chez les patients musulmans pratiquants est à risque pour l’observance et l’iatrogénie. Mieux comprendre ce rituel aide chacun à trouver ses solutions.

Le ramadan, c’est quoi ?

Un pilier de l’islam

→ Un sens religieux. Le ramadan est important pour les musulmans car c’est durant ce mois qu’a débuté la révélation du Coran par l’ange Gabriel au prophète Mohamed. Pour célébrer ce caractère sacré, un jeûne a été institué dans un objectif de purification et de spiritualité. Le ramadan est un mois de paix et de partage.

→ Une importance communautaire, avec un renforcement des liens sociaux et familiaux.

Les pratiques

Le mois du ramadan est caractérisé par l’obligation, pour tout musulman pubère, de ne pas manger, ni boire, fumer ou avoir des relations sexuelles du lever au coucher du soleil, et d’adopter une attitude respectueuse envers soi et autrui.

→ Quand ? Il a lieu durant le neuvième mois de l’année musulmane. Il suit le calendrier lunaire et non solaire, d’où sa durée de vingt-neuf ou trente jours selon les années. En 2023, il débute le mercredi 22 mars et s’achèvera autour du 20 avril.

→ Qui est exempté ? Les individus fragiles, âgés et/ou malades, les femmes enceintes, allaitantes ou en période de règles, les enfants non pubères et les voyageurs.

→ Se rattraper est possible. Les personnes empêchées peuvent jeûner plus tard, ou compenser la nourriture d’un pauvre ou faire une aumône.

→ Des soins interdits. Seules les voies orale et intraveineuse à but nutritif rompent le jeûne d’après les recommandations de 1997 de la Fondation Hassan II pour la recherche scientifique et médicale sur le ramadan, en collaboration avec l’OMS. Les autres voies sont autorisées ou supprimées, selon interprétation : gouttes nasales, aérosols… Autocontrôles, prise de sang, examens sont autorisés.

L’officinal a un rôle

Les raisons de l’intérêt

→ Beaucoup pratiquent. Selon une enquête de 2019(1), 38 % des musulmans disent aller à la mosquée le vendredi, et 66 % des personnes de religion ou d’origine musulmane ont jeûné durant tout le ramadan et 11 % pendant quelques jours.

→ Le jeûne perturbe l’observance. Il nécessite des adaptations posologiques en raison de l’interdiction d’avaler quoi que ce soit durant douze à dix-huit heures selon les saisons. Il peut déséquilibrer des maladies chroniques telles que diabète, insuffisance cardiaque, ulcère, épilepsie, VIH, ou aggraver une maladie aiguë.

→ Les conseils hygiéno-diététiques sont bienvenus. Le temps de sommeil est souvent réduit, avec une éventuelle diminution des performances en journée…

→ Prévenir les accidents. Informer sur les gestes à faire pour prévenir une « hypo » ou une déshydratation en cas d’activité physique intense… Certains patients avalent leur traitement d’un coup le soir !

→ Accompagner le choix. Malgré les exemptions, nombre de malades chroniques jeûnent. D’après la vaste étude Epidiar de 2004(2), 42,8 % des diabétiques de type 1 et 78,7 % de ceux de type 2 ont jeûné au moins quinze jours lors du ramadan en 2001(2). 15 % des patients sous antidiabétiques oraux réduisent les doses et 24 % de type 1 diminuent leur dose d’insuline.

Autonomie et intérêt

Dans toute culture, chacun a ses représentations de la maladie et du traitement. Au professionnel de santé d’adopter une posture éducative, en s’informant a minima et en manifestant de l’intérêt.

→ L’autonomie est un fait. Le patient fait ce qu’il veut quand il veut. Près d’un sur deux jeûne sans avertir son médecin ou outrepasse l’interdiction(3).

→ Entrer en contact avec le patient pour qu’il exprime sa façon de voir sa santé, la maladie et sa pratique religieuse. S’il se sent compris, il entrera en « négociation » avec vous.

Repérer

Les musulmans ne sont pas tous du Maghreb, ni tous pratiquants. Avancez avec tact (voir Interview).

→ Vous connaissez mal ou pas du tout le client. Aspect de la personne, consonance du nom de famille, posez une question ouverte neutre après avoir expliqué la prise des médicaments : « Pensez-vous que vous pourrez faire ce je vous propose ?/Comment comptez-vous vous organiser pour prendre vos médicaments ? »

→ Vous savez que la personne est musulmane. Montrez votre intérêt : « C’est bientôt le ramadan, n’est-ce pas ? Vous savez comment vous arranger avec votre traitement ? »

→ Encourager la prise de rendez-vous avec le médecin, un mois avant, pour adapter les prises. Proposer de l’appeler si le ramadan a commencé et que rien n’a été prévu. « Le médecin est celui qui vous connaît le mieux sur le plan médical. Il vaudrait mieux le prévenir que vous souhaitez jeûner, afin qu’il vous apporte des solutions adaptées à votre rythme de vie ». Près de quatre médecins sur dix ont tenté de convaincre leurs patients que le jeûne est néfaste pour leur santé, et la majorité ignore comment ajuster les schémas thérapeutiques(3).

→ Adapter les prises. Passez en revue chaque médicament : « En temps normal, comment prenez-vous ce traitement ? Pendant le ramadan, comment comptez-vous procéder ? » Voyez avec un pharmacien s’il est possible de reporter des prises. Le signaler au médecin.

Prévenir

→ Valoriser ses compétences. Avant de dire « Faites ceci ou cela », demandez : « Si durant le ramadan, votre glycémie tombe très bas, vous connaissez les signes ? Que ferez-vous ? » Mettez la personne en situation de trouver elle-même les solutions, tout en lui donnant les éléments techniques de ce qui est possible ou pas.

→ De la souplesse. Le médecin a dit midi, pas 20h30. Rassurez : « En décalant cette prise lors de la rupture du jeûne, il n’y aura aucun souci, tout se passera bien ».

→ Rappel du risque. Si vous estimez que le patient adopte un comportement imprudent, lui dire qu’il est libre mais qu’il y a un risque. Évitez toute désapprobation morale. Chez des croyants qui disent que c’est « Dieu qui donne la maladie », dites : « Certes, mais c’est Lui qui a permis aux chercheurs de trouver les médicaments. Est-ce que Dieu estime que ne pas prendre ses médicaments est une bonne chose ? »

Rester souple

→ Ni peur, ni menace. Évitez : « La religion ne doit pas impacter votre santé », « Dieu ne vous en voudra pas si vous ne le faites pas », « Vous allez vous mettre en danger ». Menacer ou effrayer le patient peut l’éloigner d’une prise en charge adaptée. Privilégiez : « Je sais que le jeûne est très important. Néanmoins, dans votre cas et au vu de vos traitements, je vous propose de regarder cela ensemble pour faire en sorte que tout se passe au mieux ».

→ Limiter les blocages. Ni paternalisme, ni blocage, vous devez trouver la moins mauvaise solution, non qu’il ne fasse pas le ramadan ou se débrouille seul !

→ Conjuguer conviction et traitement. Si vous pensez que son attitude va aggraver sa santé, trouvez un compromis, par exemple en adaptant les prises ou en invoquant le Coran si vous connaissez bien le patient ou si c’est lui qui vous a conduit sur la religion. « Je crois savoir que vous pouvez acheter des jours de ramadan non faits ? » ou « Vous pouvez reporter ces quelques jours de jeûne plus tard il me semble, non ? » Et si vous êtes proche : « Vous m’avez dit que Dieu donne la santé, mais alors, ne pas faire tout ce qui est en votre pouvoir pour la conserver, c’est se mettre en opposition avec la religion ? »

(1) Étude auprès de la population musulmane en France, trente ans après l’affaire des foulards de Creil, Ifop, septembre 2019.

(2) Dans treize pays musulmans sur 12 243 patients, dont 1 070 diabétiques de type 1 et 11 173 de type 2.

(3) Le ramadan : regards croisés patients-médecins, thèse de médecine, Marseille, 2007.

interview

“Ce n’est pas un sacrilège de ne pas faire le ramadan

Jamil Rahmani, ancien chef du service anesthésie-réanimation de l’hôpital franco-britannique de Levallois (92) et div, entre autres, de Bien portant avec la médecine du prophète (éd. JC Lattès).

Que dire aux patients chroniques qui font le ramadan ?

Que certains médicaments ne s’accommodent pas de l’abstinence. Faire le ramadan quand on est malade n’est pas en accord avec les principes de l’islam. Si la maladie est transitoire, il est possible de rendre les jours non jeûnés après guérison. Si la maladie est chronique, on nourrit des pauvres et cela permet de s’acquitter des jours non faits.

Les patients sont-ils sensibles aux injonctions du médecin ?

Si on leur explique bien, en disant « Écoutez, vous allez vous déshydrater, ça va abîmer votre rein », ils sont capables de l’entendre. Dans le Coran, on ne doit pas nuire à son corps, le corps vous est prêté, il appartient à Dieu. Il est interdit d’attenter à son corps et à celui des autres car l’islam est une religion de tolérance.

Le ramadan est aussi une période de fête ?

Théoriquement, non. Comme le carême chrétien, le ramadan est une période d’abstinence pour être plus proche de Dieu, se consacrer à Lui et à la réflexion, et connaître la souffrance des pauvres qui ne mangent pas à leur faim. La fin de la journée de jeûne est devenue une période festive mais ce n’est pas dans l’esprit de l’islam.

Doit-on demander aux gens s’ils sont pratiquants ?

C’est difficile car c’est intrusif. Préférez : « Si vous faites le ramadan, ou si vous avez l’intention de le faire, c’est déconseillé pour telle ou telle raison », ou « Vous prenez des diurétiques. Si vous souhaitez faire le ramadan, réfléchissez. Parlez-en à votre médecin parce que ça peut être dangereux ».

Pourrez-vous respecter la minute de silence en mémoire de votre consœur de Guyane le samedi 20 avril ?


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