Exercer en station de ski - Porphyre n° 585 du 01/04/2022 - Revues
 
Porphyre n° 585 du 01/04/2022
 
REPORTAGE À RISOUL 1850

Comprendre

Enquête

Auteur(s) : Magali Clausener

Travailler quelques mois l’hiver et faire du ski, c’est possible si vous exercez dans la pharmacie d’une station de montagne. Une expérience unique, différente de celle des officines de « plaine ». Reportage à Risoul, dans les Hautes-Alpes.

« Je me régale ! Les gens viennent ici pour skier. Ils n’ont qu’une semaine et doivent être au top tout de suite. Ils ne rechignent pas à mettre la main au porte-monnaie pour des conseils. Rien à voir avec les pharmacies de la vallée… Ils sont plus ouverts àentendre ce qu’on leur dit. » Édith est venue épauler une demi-journée ses anciens titulaires, avec qui elle a fait six saisons, de 2012 à 2017. Depuis 2018, cette préparatrice de 58 ans travaille dans une officine à Embrun, mais elle est venue sur son jour de repos aider Johanne Trotobas et Marc Ferraris, titulaires de la pharmacie de la station de ski de Risoul, dans les Hautes-Alpes. « Ici, ce n’est pas du tout la même démarche que dans une pharmacie classique. Il faut se retrousser les manches quand c’est la pleine saison car ça n’arrête pas. J’aime bien le rythme. » Cette année, aucun préparateur ne s’est présenté pour faire la saison d’hiver avec Marc et Johanne. Ils ont donc commencé sans préparateur. Leurs journées débutent très tôt et finissent vers 19h30, voire bien plus tard « avec les derniers blessés soignés au centre médical, explique Marc Ferraris. La pause à midi est souvent remplie par le rangement des commandes grossistes, qui arrivent tard dans la matinée, une spécificité liée à notre éloignement, et par le ménage que nous faisons nous-mêmes. La gestion de la neige et du sel dans la pharmacie fait partie intégrante de notre quotidien. » Balai en main, Marc et Johanne épongent l’eau entre deux skieurs ! Seuls au comptoir, ils assurent la prise en charge des vacanciers. Entorses, luxations, fractures, uvéites, tests Covid ou plaies ouvertes, ici, ça ne chôme pas…

Un exercice différent de la pharmacie « de plaine »

L’exercice au quotidien dans une station de ski diffère beaucoup de celui des pharmacies « de plaine ». En saison, les ordonnances de maladies chroniques sont rares, « sauf si la personne a oublié sa trousse de médicaments sur la table avant de partir !, plaisante Édith. En dépannage, on peut se faire livrer le matin, mais s’ils arrivent le week-end, ils doivent redescendre à Guillestre » (petite ville située à 15 kilomètres de là, NDLR). En station, la traumatologie est la principale activité officinale. Le ski est un grand pourvoyeur de blessures. Foulures de poignets et de chevilles, blessures des ligaments, notamment aux genoux, jambes et clavicules cassées, sans oublier les contusions et les plaies, les exophtalmies (voir reportage p. 28)… À cela s’ajoutent hématomes, brûlures, maux de gorge, rhumes et gastro-entérites. « Nous gérons les premiers secours, notamment pour les étrangers, qui viennent d’abord à la pharmacie », note Benjamin Castex, titulaire à Morzine (Haute-Savoie). « Notre pratique est tournée vers le conseil et l’orthopédie, que nous posons sur place. L’orientation vers les médecins et le pré-diagnostic sont très importants. Les mêmes pathologies reviennent sans cesse et nous avons souvent un gros travail de persuasion pour amener les patients à consulter, alors qu’ils sous-estiment largement la gravité de leur traumatisme », pointe Marc Ferraris. « En ville, c’est 80 % d’ordonnances. Au ski, c’est 80 % de conseils et de ventes directes et 20 % d’ordonnances », résume Thibault Gourlay, co-titulaire avec sa femme Manon à Tignes (Savoie). Pour la pharmacie de Risoul, « le médicament vignetté hors orthopédie représente moins de 30 % du chiffre d’affaires, qui est réalisé à 85 % sur l’hiver, dont 35 % en février », précise Marc Ferraris.

Apprendre sur le tas

Avoir une expérience en orthopédie est un « plus », mais ne pas en avoir n’est pas rédhibitoire : « Nous avons accueilli à Risoul à peu près tous les profils, du débutant au très expérimenté, et la plupart se forment sur le tas à notre pratique un peu particulière », remarque Marc Ferraris. C’est le cas d’Édith. Quand elle est arrivée à Risoul, après avoir tenu douze ans un bar-restaurant, elle a appris en observant Marc, titulaire d’un DU d’orthopédie et « excellent pédagogue ». Idem pour l’anglais. « Je m’y suis mise pour dégrossir car il faut comprendre ce que la personne demande. Beaucoup de nations passent ici », pointe Édith. La fréquentation des touristes étrangers est « très variable selon les périodes, moins pendant les vacances scolaires françaises par exemple, et les stations. Les savoyardes voient passer beaucoup plus d’Anglais et de Russes, nous, beaucoup plus de Belges et des personnes des pays de l’Est », détaille Marc Ferraris. Maîtriser une langue étrangère peut être un atout, en particulier dans les Alpes où la clientèle vient majoritairement du Royaume-Uni, d’Italie, des États-Unis, du Danemark et de Russie. Les applications de traduction aident bien, et à force d’entendre les mêmes mots et questions, « on finit par comprendre », soulignent les officinaux. Dans les stations des Hautes-Pyrénées, cette compétence n’est pas nécessaire selon Benoît Mir, titulaire à Arreau (65), près de la station de Saint-Lary : « Les touristes sont essentiellement bordelais, toulousains et bretons ! »

Un travail très dense

En saison, les officines sont ouvertes sept jours sur sept, et leurs horaires sont très larges, de 8h-9h à 19h-19h30, voire 20h. Parfois sans fermeture à l’heure du déjeuner. Travailler le dimanche n’est pas rare. Les officinaux doivent faire face à de très nombreux patients. « En novembre, nous avons 150 passages par jour, en décembre, 600, et en février, de 450 à 500 passages », explique Jean-Marc Montbroussous, titulaire à Luz-Ardiden (Hautes-Pyrénées). Morzine-Avoriaz, station des Alpes près de la frontière suisse, compte, elle, 2 800 habitants durant l’année mais 35 000 lits pour recevoir les touristes ! C’est dire l’affluence durant la saison de ski. « Les deux semaines de vacances de Noël sont très denses. En janvier, il y a un petit creux avant les vacances de février », observe Chloé Capron 22 ans, préparatrice depuis 2019 et saisonnière à la pharmacie de Benjamin Castex, à Morzine. Pas question de lambiner lorsque l’officine est pleine à craquer ! « J’ai l’habitude d’avoir du monde et d’aller vite », remarque Marion Dufour, préparatrice de 24 ans originaire de Lyon, qui travaille cet hiver à Orcières, dans les Hautes-Alpes. « Le rythme est très soutenu, mais c’est aussi très ciblé par rapport aux pharmacies de ville, où l’on est souvent obligé d’écouter les doléances des patients. Il faut percuter rapidement », relève Édith. Ce qui n’empêche pas les préparateurs de faire du ski ou de prendre des cours durant leur pause déjeuner et leurs jours de congés !

La montagne, ça vous gagne

« J’ai toujours aimé la montagne. J’ai trouvé logique de faire les saisons dans des pharmacies de stations de ski », apprécie Marion Dufour. Diplômée en 2017, elle travaille à Orcières, après avoir exercé à Tignes (Savoie), Avoriaz (Haute-Savoie) et deux fois à Valloire (Savoie).

Concilier boulot et sport d’hiver est possible ! D’autant que la demande en préparateurs pour la saison hiver nale, qui débute en décembre et finit mi-avril, est très forte. Les offres fleurissent à l’automne sur les sites des grossistes-répartiteurs, utilisés par de nombreux pharmaciens pour recruter, mais aussi à Pôle emploi, « très performant chez nous », souligne Marc Ferraris. Le bouche à oreille et les candidatures spontanées fonctionnent aussi. Et si la première saison se passe bien, les pharmaciens rappellent les mêmes pour la suivante. Certes, le confinement de mars 2020 et la fermeture des remontées mécaniques durant l’hiver 2020-2021 en raison de la Covid ont porté un coup à l’activité des stations et aux officines. Des préparateurs ont vu leurs dates d’embauche modifiées à plusieurs reprises, voire leur contrat annulé, mais aujourd’hui la demande est forte. C’est le moment de tenter l’aventure !

Des contrats courts

De nombreuses pharmacies de stations de ski proposent un contrat saisonnier et non à durée déterminée (CDD) aux préparateurs et adjoints. Ce contrat est possible compte tenu de l’activité saisonnière des stations. Comme le CDD, il fixe la date de début et la date de fin de la période de travail, et le nombre d’heures. Le préparateur perçoit aussi les congés payés, mais, contrairement au CDD, il ne touchera pas de prime de précarité, soit 10 % du montant du salaire brut. Le CDD est donc plus avantageux pour les préparateurs, moins pour les pharmaciens qui, avec un contrat saisonnier, payent moins de charges sociales. En revanche, dans les deux types de contrat, les heures supplémentaires sont payées avec une majoration du salaire. Et si le préparateur travaille le dimanche, il doit récupérer le repos dominical. Les contrats saisonniers ou les CDD ont en général des durées de quatre mois. Ce qui peut avoir des conséquences pour percevoir les allocations chômage après la saison si le préparateur débute car les conditions et règles de calcul ont changé (voir Porphyre n° 580, novembre 2021).

Logés le plus souvent

Question salaire, le manque de préparateurs a fait grimper les chiffres. Il est possible de négocier une rémunération plus élevée que la grille. Le logement est souvent fourni aux saisonniers mais cet avantage en nature est à déclarer dans ses revenus ! A contrario, les pharmaciens rencontrent parfois des difficultés à trouver des appartements pour leur personnel. « Les logements sont hors de prix durant la saison », observe Thibault Gourlay. « Certaines stations accordent une aide aux employeurs pour loger leur personnel durant la saison afin d’avoir un loyer modéré, mais ce n’est pas le cas à La Mongie », déplore Nathalie Inard, titulaire dans cette commune des Hautes-Pyrénées. Marc et Johanne, eux, ont fini par acheter un appartement à Risoul…

Travailler toute l’année

Trouver un contrat à durée indéterminée est possible mais compliqué. Si la station de ski se situe dans un village avec une population locale, la pharmacie est accessible toute l’année ou presque. Benjamin Castex garde par exemple la sienne ouverte douze mois sur douze, et emploie sept personnes à l’année. Il embauche cinq saisonniers l’hiver et trois l’été. Jean-Marc Montbroussous, à Luz-Ardiden, ouvert aussi toute l’année, peut compter sur quatre préparatrices et un adjoint. Et il embauche des étudiants qui travaillent quatre jours par semaine en juillet et en août.

Dans d’autres stations, les officinaux tirent le rideau quelques semaines voire quelques mois dans l’année. C’est le cas de la pharmacie de Risoul, qui ferme en général du troisième week-end d’avril à début juillet, puis de fin août à fin novembre. Thibault et Manon Gourlay ferment deux mois. « Il y a deux pharmacies à Tignes et nous nous entendons pour fermer à tour de rôle avant l’été, en mai ou en juin, et avant l’hiver, en septembre ou en octobre », explique le titulaire. De fait, il n’emploie que du personnel en CDD, un adjoint et deux préparatrices. Estelle de Tessieres de Blanzac, co-titulaire à l’Alpe-d’Huez, baisse le rideau trois semaines en juin, et trois ou quatre en octobre : « Nous sommes deux titulaires et avons deux ou trois adjoints en CDD. Nous ne recrutons pas de préparateurs saisonniers ». Nathalie Inard, à La Mongie, travaille six mois et ne prend que des préparateurs saisonniers. Faire la saison estivale est possible, mais les pharmaciens embauchent moins l’été.

Une expérience unique

Être saisonnier l’hiver, un bon plan ? « Il faut oser », affirme Chloé Capron, saisonnière à la pharmacie de Benjamin Castex, car l’expérience est unique, en termes de pathologies et de relations avec la clientèle. « Dans les stations de ski, les gens veulent être en forme, ils sont plus à l’écoute de nos conseils. C’est vraiment une approche différente de celle en ville », décrit Édith. Un constat partagé par Marion Dufour et Chloé Capron. « La clientèle est agréable », souligne Nathalie Inard. « Il faut s’adapter. Certains médicaments demandés par des étrangers portent le même nom qu’en France mais n’ont pas la même composition », rapporte Marc Ferraris. « Les Anglais et les Américains ont l’habitude de tout trouver en libre-service, ils ont donc plus de difficultés à comprendre la délivrance de médicaments sur ordonnance », note Benjamin Castex.

S’adapter avant de s’enraciner

« Travailler au sein de différentes officines enrichit les connaissances et permet aussi de s’adapter rapidement, car il faut intégrer une équipe et être très vite opérationnel », pointe Édith. « Je suis la toute nouvelle, mais je n’ai pas eu de mal à m’intégrer, confirme d’ailleurs Chloé Capron. J’ai fait des remplacements auparavant et cela aide à s’adapter et à coopérer avec l’équipe déjà en place ». Quant à Marion Dufour, ses expériences lui ont permis de maîtriser les logiciels de gestion officinale.

Cet exercice atypique a incité Thibault et Manon Gourlay à s’installer à Tignes après plusieurs saisons à la montagne et à la mer en tant qu’adjoints. En prime, « le cadre de vie est magnifique », s’enthousiasme Thibault.

Il y a juste deux petits bémols pour ceux qui travaillent en « intersaison » dans une officine « de plaine ». Un, il faut se remettre dans le bain ! « On oublie les autres pathologies. On doit réviser », observe Marion Dufour. Deux, une certaine précarité en l’absence de CDI et d’horaires à rallonge. De fait, les saisonniers sont souvent sans obligations familiales. « Je fais les saisons tant que je peux. J’arrêterai lorsque je devrais me poser », conclut Marion Dufour.

Fiche signalétique

Risoul 1850 est une station de ski familiale et piétonne des Hautes-Alpes, ouverte de la mi-décembre à la mi-avril selon les conditions d’enneigement, et l’été en juillet et en août.

Altitude : 1 850 mètres.

Risoul village : 650 habitants.

Risoul 1850 : 20 000 lits touristiques.

→ 50 commerces, dont une pharmacie.

→ 185 km de pistes, domaine de la Forêt blanche (Risoul/Vars), 115 pistes.

→ Espace débutants gratuit.

Infos sur risoul.labellemontagne.com, office de tourisme : 04 92 46 02 60.

Une gestion tout schuss

Les pharmaciens de station constituent plus de stocks que dans « les vallées ». En général, ils passent leurs commandes en novembre afin d’être livrés début décembre. Les livraisons de médicaments sont quotidiennes, voire bi-quotidiennes. La pharmacie de Risoul n’est, elle, approvisionnée qu’une fois par jour. « C’est un problème », avance Marc Ferraris. En raison de l’ouverture sept jours sur sept, « nous nous battons chaque année pour continuer à avoir une deuxième livraison le samedi », regrette Johanne Trotobas. Notre grossiste est à Venelles, au-dessus d’Aix-en-Provence. Péage de Tallard, Gap, Guillestre, avant que nos produits arrivent ici, ils sont passés par quatre camions ». Un fort enneigement peut entraîner de gros retards. À Morzine, les grossistes peuvent travailler avec les livreurs de presse, qui déposent les colis à la pharmacie. Parfois, le pharmacien se déplace pour les récupérer. Beaucoup de commandes sont passées en direct avec les labos. Les officines des stations réalisent au moins 80 % de leur chiffre d’affaires lors de la saison hivernale. Ce qui permet à celles qui restent ouvertes durant l’année de pouvoir le faire malgré les charges. Cette situation a posé problème avec la Covid et l’arrêt des remontées mécaniques en 2021, qui a conduit à une « année blanche ». Les pharmacies de montagne se sont alors constituées en association pour obtenir une aide financière, à l’instar des autres commerces des stations.

Tous nos chaleureux remerciements à Johanne Trotobas, Édith, Marc Ferraris, et à l’office du tourisme de Risoul 1850 pour leur accueil.

DES CLIENTS ORIGINAUX TOUJOURS PRESSÉS

UN RÉFÉRENCEMENT AXÉ SUR LA TRAUMATOLOGIE

DES BLESSURES PAS COMME LES AUTRES

Les ligaments croisés et le collatéral du genou sont une cible privilégiée des blessures en ski. Douleur, instabilité, Luna, 14 ans, a consulté le médecin de la station. Il a prescrit une genouillère et des béquilles.

Fractures du plateau tibial, des côtes, du radius en motte de beurre (l’os se fracture en se tassant), du trochiter (extrémité supérieure de l’humérus), traumas crâniens…, Marc et Johanne orientent.

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