Faut-il y croire ? - Pharmacien Manager n° 244 du 01/04/2024 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Pharmacien Manager n° 244 du 01/04/2024
 

RÉFLEXION

Auteur(s) : Yves Rivoal

Depuis 2020, la France multiplie les initiatives pour retrouver une souveraineté sanitaire qui la mettrait à l’abri des pénuries de médicaments. La stratégie déployée par le gouvernement est-elle la bonne ? Nous avons demandé à des économistes de la santé de se prononcer sur le sujet.

La pandémie de Covid-19 a montré que la France avait totalement perdu le contrôle sur les principes actifs des médicaments fabriqués à 80 % en Chine ou en Inde. Depuis, les gouvernements successifs multiplient les plans de relance et feuilles de route pour essayer d’inverser la tendance. Une liste de 320 médicaments essentiels a été identifiée pour lesquels la production doit être renforcée ou relocalisée. Dans le cadre des investissements France 2030, 800 millions d’euros seront mobilisés pour le secteur de la santé. La nouvelle feuille de route 2024-2027 enfonce le clou en instaurant un guichet dédié à la relocalisation et au renforcement de la chaîne de valeur des médicaments essentiels.

Vraie stratégie ou coups marketing ?

Lorsqu’on lui demande si ces initiatives prises vont dans le bon sens, Pascal Le Guyader, directeur général adjoint du Leem (Les entreprises du médicament), répond plutôt par l’affirmative. « Il suffit de regarder les chiffres pour s’apercevoir que la relocalisation industrielle est en marche, assure-t-il. Ces derniers mois, Novo Nordisk a annoncé un investissement de 2,1 milliards d’euros et GSK va investir 350 millions d’euros à Évreux… » « En plus de cette stratégie de renforcement et de modernisation de son appareil industriel, la France a aussi commencé à financer, dans le cadre du plan France Relance, la relocalisation de la production de certains médicaments matures afin de sécuriser leur approvisionnement, ajoute Luc Berger, associé et directeur des activités santé du cabinet de conseil Alcimed. Huit projets ont été financés à hdiv de 160 millions d’euros, dont celui de Seqens, qui a prévu de rapatrier en France la production du principe actif du paracétamol. »

Cette stratégie de relocalisation ne convainc pas Frédéric Bizard. « Si nous en sommes aujourd’hui au énième plan de relance, c’est que les précédents n’ont pas marché parce que nos politiques se contentent de coups marketing, sans poser les bons diagnostics, estime le président de l’Institut Santé. Est-ce qu’aujourd’hui, l’enjeu, c’est vraiment de rapatrier la production du principe actif du paracétamol en France, alors que son prix de vente fabricant est inférieur à 0,10 euros ? Je ne le crois pas. Nous ferions mieux de nous attaquer aux problèmes structurels : le manque d’attractivité de notre marché national en matière de distribution, les contraintes imposées par la régulation, qui est très administrative et très peu économique, l’absence de visibilité et l’instabilité juridique et fiscale générées par les PLFSS [projets de loi de financement de la sécurité sociale, NDLR]… »

Lutter contre les pénuries.

Retrouver une souveraineté sanitaire supposera aussi de régler le problème des pénuries. « Sur ce point, l’arsenal à la disposition du gouvernement est essentiellement législatif, rappelle Luc Berger. Il a d’ailleurs commencé à légiférer en demandant aux industriels d’augmenter la taille de leurs stocks de sécurité. La dernière feuille de route 2024-2027 prévoit des mesures pour améliorer la détection des signaux avant-coureurs des pénuries, l’instauration de plans d’actions gradués en cas de tensions d’approvisionnement, de nouvelles actions de santé publique et économiques pour améliorer l’accès aux médicaments, et davantage de transparence au sein de la chaîne d’approvisionnement. » Du côté du Leem, cette feuille de route est bien accueillie. « Elle reprend des propositions que nous avions formulées dans notre plan de lutte contre les pénuries, ainsi que nos recommandations en matière de bon usage du médicament. »

Accélérer l’innovation.

Le dernier chantier auquel il faudra s’attaquer, c’est l’innovation. « Concernant l’attractivité de notre recherche clinique, la France n’est plus à la pointe, regrette Luc Berger. Le problème, c’est que si notre écosystème scientifique reste excellent, les lourdeurs administratives nous font perdre en compétitivité par rapport à nos voisins allemands et anglais. Et c’est un peu la même chose sur le deuxième levier qui pourrait nous redonner de l’attractivité : le prix. Quand vous ne pouvez pas servir tous les marchés, vous privilégiez les plus attractifs, et la France n’en fait pas partie. » Luc Berger reconnaît toutefois que des choses ont été initiées pour redonner de l’attractivité à l’innovation française. « Le sommet Choose* a par exemple permis de générer beaucoup d’investissements, explique-t-il. Mais malgré ces nouveaux mécanismes, notre pays reste encore perçu comme un marché relativement compliqué sur le plan administratif et réglementaire. » « Résultat : la plupart des biomédicaments sont aujourd’hui fabriqués aux États-Unis et en Allemagne », constate Pascal Le Guyader.

Quelles solutions ?

Le Leem les a déjà identifiées. « Pour gagner la bataille de l’attractivité sur les biomédicaments, il faudrait donner davantage de lisibilité aux industriels, souligne son directeur général adjoint. La création de l’association France Biolead, qui a pour ambition de fédérer l’ensemble des acteurs de la filière de bioproduction française et de faire connaître les atouts de notre pays dans ce domaine, va dans le bon sens. Mais il faudra être capable de créer un écosystème entre la recherche et la production en simplifiant les procédures d’accès aux essais cliniques. » Pour les médicaments matures, le Leem se montre réservé sur la stratégie. « Il a fait le choix de soutenir la relocalisation des principes actifs par des appels à projets, note Pascal Le Guyader. Nous considérons qu’il s’agit d’aides conjoncturelles. Pour donner de la visibilité aux fabricants, il faudrait privilégier des aides structurelles. Cela fait trois ans que nous réclamons une hausse des prix via un mécanisme de prix plancher qui permettrait aux industriels de pallier l’inflation et d’investir dans la modernisation et la décarbonation de leur outil de production. Je rappelle aussi que la France possède toujours la fiscalité la plus élevée en Europe. Il faudrait donc poursuivre la baisse des impôts de production, et étendre le crédit d’impôt recherche à la production. »

Frédéric Bizard milite, lui, pour la mise en place d’un grand plan stratégique avec des leviers de court, moyen et long terme, associé à une procédure d’évaluation des actions engagées. « Des leviers de court terme pourraient être activés en quelques semaines, par simple décret, assure-t-il. Il faudrait commencer par redonner de l’attractivité en relançant les investissements privés pour donner a minima cinq ans de visibilité aux industriels. Un plan immédiat de simplification de la réglementation afin de réduire les délais de la recherche pharmaceutique devrait aussi être adopté. Aujourd’hui, il faut dix-huit mois pour obtenir une autorisation pour un essai clinique, là où il en faut à peine six en Allemagne, en Irlande, en Belgique ou en Espagne. »

À l’échelle européenne ou régionale.

Sur le moyen terme, c’est à l’échelle européenne ou régionale qu’il faudrait raisonner, d’après l’économiste. « Si l’on doit s’orienter vers une mutualisation de la production des principes actifs des fameux médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM), pourquoi ne pas y associer l’Europe de l’Est ou le Maghreb, suggère Frédéric Bizard. Il faudra aussi que l’Europe reconstruise une recherche compétitive. Il y a 25 ans, un produit innovant sur deux était conçu sur le continent européen, aujourd’hui c’est un sur six. Pour cela, il faudrait commencer par mutualiser les compétences en fonction des technologies existantes sur les territoires. En créant par exemple des consortiums qui s’affranchiraient de la lourdeur du cadre de l’Union européenne. »

Le problème pour Frédéric Bizard, c’est que l’on ne voit pas le début du commencement d’une telle stratégie. « Je crains donc que le déclassement de la France s’accélère, explique-t-il. En 2008, nous étions le numéro un en Europe, aujourd’hui nous sommes cinquièmes. Il est donc urgent de réagir car notre pays a tout pour redevenir une puissance pharmaceutique. Nous avons les ressources financières, technologiques et humaines. Mais la souveraineté sanitaire est un sujet extrêmement sérieux qui devrait être traité sérieusement par des gens sérieux. Force est de constater que ce n’est pas le cas aujourd’hui… »

* « Choose France » est un sommet qui accueille les dirigeants de grandes entreprises étrangères pour les convaincre d’investir en France (créé en 2018 par Emmanuel Macron).

3,7 M€

d’investissement par an ont été annoncés en 2023 pour le renforcement ou la relocalisation de l’appareil industriel pharmaceutique.

États-Unis : l’exemple à suivre ?

En matière de relocalisation des principes actifs, les États-Unis ont pris un temps d’avance. « Juste après la pandémie, ils ont mis sur la tabledes milliards de dollars pour créer des monopsones à but non lucratif, regroupant des acheteurs qui ont passé des commandes sur cinq à dix ans aux industriels, avec un engagement sur la stabilité des prix, rappelle Frédéric Bizard, le président de l’Institut Santé. Ce concept devrait nous inspirer. Nous avons en France un financeur très puissant, l’Assurance maladie, qui pourrait créer ce type de structure. » Pour Pascal Le Guyader, l’exemple des États-Unis serait difficilement duplicable ici. « Tout simplement parce qu’outre-Atlantique, les prix des médicaments sont libres et pas subventionnés comme en France, rappel-t-il. Si nous voulons retrouver une souveraineté sanitaire, il faudra repenser la politique du médicament et son financement. Mais sans pour autant perdre la solidarité nationale. »

Quid des pharmaciens ?

Pour l’économiste Frédéric Bizard, les pharmaciens d’officine sont les grands absents des plans de relance et feuilles de route qui s’enchaînent. « À ma connaissance, personne ne s’est penché sur l’impact des pénuries de médicaments pour les pharmaciens d’officine. Or, si l’on veut redonner de l’attractivité à la distribution des médicaments en France, il faudra prendre en compte tous les maillons de la chaîne, les industriels comme les pharmaciens, qui ont été paupérisés par la régulation au rabot sur les prix des médicaments que l’instauration des forfaits n’a pas suffisamment compensée. »

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