Stupeur et tremblements - Pharmacien Manager n° 183 du 01/12/2018 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Pharmacien Manager n° 183 du 01/12/2018
 

PRATIQUES

Auteur(s) : Yves Rivoal

Les applications vouées à décrypter la composition des cosmétiques fleurissent. En répondant à une attente des consommateurs qui prônent plus de transparence, elles pourraient bien contribuer à modifier leurs habitudes d’achat.

Depuis quelques mois, certains clients se promènent dans les rayons de parapharmacie, Smartphone à la main scannant les code-barres des produits. C’est le nouveau phénomène des applications, qui identifient les substances indésirables dans les produits dermocosmétiques. Leur credo ? Décrypter les formulations utilisées par les laboratoires, afin d’identifier d’éventuelles substances à risque. « Ajoutez à cela des listes d’ingrédients sur les packagings impossibles à décrypter car écrites le plus souvent en latin, et vous obtenez un manque de transparence que les applications viennent combler pour aider les consommateurs à choisir les bons produits. », ajoute Julie Chapon, cofondatrice de Yuka, une application qui a construit son succès sur l’évaluation des produits alimentaires et qui a intégré la fonctionnalité cosmétique en juin dernier. Yuka, Quelcosmetic, Inci Beauty ou Clean Beauty… la plupart de ces applications fonctionnent sur un mode sensiblement similaire. Pour constituer la base de données des produits évalués, elles s’appuient sur le collaboratif. « Lorsqu’un produit n’est pas répertorié dans notre base de données, qui comprend aujourd’hui 120 000 références, l’utilisateur doit simplement nous transmettre une photo de l’avant du produit et une de la liste des ingrédients, souligne Julie Chapon. Ces photos sont ensuite transmises à un organisme extérieur, qui se charge de retranscrire manuellement la liste des ingrédients. »

TRAQUER les substances controversées.

Les évaluations de ces applications se basent toutes sur la présence ou non de substances controversées. « Si la situation n’est pas catastrophique, beaucoup de produits cosmétiques contiennent encore des ingrédients comme le BHT, le dioxyde de titane ou les parabènes qui sont, certes, autorisés, mais controversés. », constate Julie Chapon. QuelCosmetic, par exemple, ne prend en compte que les ingrédients pointés du doigt par des organismes, comme l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) ou le comité scientifique pour la sécurité des consommateurs (CSSC). « Chaque produit se voit attribuer une note colorielle (vert, jaune, orange ou rouge) qui peut aussi varier en fonction de la nature du produit, s’il est rincé ou pas et de la sensibilité du profil du consommateur. », souligne Olivier Andrault, chargé de mission à l’UFC Que Choisir, qui a participé à la conception de l’application qui compte, aujourd’hui, plus de 800 000 téléchargements. « Et dès qu’un produit présente au moins un composé à risques, QuelCosmetic propose des solutions alternatives sans risque. »

De son côté, Clean Beauty, téléchargée 500 000 fois, se distingue par un mode de fonctionnement différent. « Dans notre application, les utilisateurs ne scannent pas le code-barre du produit car celui-ci est attaché au produit et pas à la liste des ingrédients. Un fabricant peut donc modifier la composition de la formule sans changer le codebarre, souligne Claire Gagliolo, la cofondatrice de Clean Beauty. Nous demandons donc aux utilisateurs de photographier la liste des ingrédients qui figure sur tous les emballages, un outil de reconnaissance de caractère se chargeant d’analyser les images pour en extraire les ingrédients controversés. »

POUR ou contre ?

La multiplication de ces applications préoccupe la Fédération des entreprises de la Beauté (FEBEA) qui se montre très critique sur ces nouveaux acteurs. « S’ils répondent incontestablement à une attente des consommateurs, il faut rappeler que la réglementation sur les cosmétiques est l’une des plus sûres, souligne Anne Dux, la directrice des Affaires scientifiques et réglementaires de la FEBEA. Pour être mis sur le marché, un produit cosmétique est soumis à une évaluation préalable de chacun de ses ingrédients. Tous les composés utilisés dans les formulations sont également soumis à autorisation préalable dans le cas des filtres de protection solaire, des colorants et des conservateurs, à des restrictions en matière de concentration maximale autorisée, voire à des interdictions suite à l’évaluation faite par le Comité européen chargé de la Sécurité des consommateurs (CSSC). » Circulez, il n’y aurait donc rien à voir, d’autant que la FEBEA reproche aussi aux éditeurs d’applications un manque de rigueur scientifique. « Il n’est d’ailleurs pas rare qu’elles se contredisent entre elles sur un même produit », observe Anne Dux. Les arguments avancés par la FEBEA font bondir les éditeurs d’application. « Lorsque la fédération nous reproche d’avoir des résultats incohérents entre applications, c’est lié au fait que nous n’utilisons pas les mêmes référentiels ou algorithmes », note Julie Chapon. Le supposé manque de rigueur des méthodologies d’évaluation est aussi rejeté en bloc. « L’appréciation de la dangerosité d’un ingrédient se fonde dans notre application sur la réglementation et la bibliographie scientifique », rappelle Claire Gagliolo. Le fait de se cacher derrière la réglementation n’est pas non plus recevable pour Olivier Andrault. « Ce n’est pas parce qu’un ingrédient est autorisé qu’il est sans risque car il y a souvent un gap temporel important entre les recommandations des scientifiques et leur prise en compte par la réglementation. » « Ce décalage est aussi alimenté par les jeux d’influence et de pouvoir exercés par le lobby de l’industrie cosmétique auprès des instances réglementaires, avec malheureusement des arbitrages qui se font le plus souvent en faveur des industriels, au détriment des consommateurs », regrette Julie Chapon.

LE POUVOIR au consommateur.

Dans ce débat, ce sont les consommateurs qui arbitreront en modifiant, ou pas, leurs comportements d’achat. « Ce que nous espérons, c’est que grâce aux applications comme QuelCosmetic, ils se détourneront des produits contenant des substances à risque, et que cela incitera les laboratoires à revoir leur formulation, souligne Olivier Andrault qui rappelle que des solutions alternatives existent. Dans la catégorie des rouges à lèvres, où 80 % des produits sont potentiellement toxiques car fabriqués avec des cires et des hydrocarbures de synthèse, certaines marques ont réussi à concevoir des produits sans molécules controversées. Cela confirme qu’un cercle vertueux peut se mettre en place. » La tendance est même déjà engagée pour Julie Chapon. « S’il y a toujours des laboratoires qui refusent catégoriquement de nous fournir leur liste d’ingrédients, il y en a de plus en plus qui nous contactent spontanément pour nous les communiquer. » Voilà de quoi nous réjouir !

40 000

C’EST LE NOMBRE DE PRODUITS SUR LES 130 000 RÉFÉRENCÉS DANS LA BASE DE DONNÉES DE QUELCOSMETIC, QUI CONTIENNENT UNE OU PLUSIEURS SUBSTANCES INDÉSIRABLES.

7 M

C’EST LE NOMBRE DE TÉLÉCHARGEMENTS DE L’APPLICATION YUKA, DEPUIS SA CRÉATION EN JANVIER 2016.

Argumentaire

Les pharmacies en première ligne

Si les applications modifient les comportements d’achats des consommateurs, les pharmacies seront les premières impactées. Les équipes officinales doivent donc se préparer à fournir des explications aux clients sur la présence de produits potentiellement nocifs dans des points de vente dédiés à la santé et au bien-être ! En fonction des sensibilités, deux positionnements peuvent être adoptés. Le premier consiste à reprendre les arguments avancés par la FEBEA sur l’efficacité de la réglementation et le manque de rigueur supposé des applications. Le second à s’appuyer sur ces applications pour faire évoluer son assortiment et son conseil vers des produits naturels et sains. En demandant au passage aux laboratoires de fournir des solutions alternatives sans substances controversées. Certains titulaires ont en tous cas déjà décidé de tirer partie de ces nouveaux outils comme l’explique Julie Chapon, la cofondatrice de Yuka. « Des pharmaciens nous ont contacté pour nous indiquer qu’ils se servaient de notre application pour conseiller leurs clients. »

POUR ALLER + LOIN

→ Testez ces applications. en les téléchargeant gratuitement sur l’Appstore et Google Play.

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