Il ne tient qu’au pharmacien de participer à l’ubérisation - Pharmacien Manager n° 164 du 20/01/2017 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Pharmacien Manager n° 164 du 20/01/2017
 
L’INVITÉ GRÉGOIRE LECLERCQ

NEWS

Auteur(s) : PASCALE CAUSSAT

Uber. Mine de rien, le phénomène s’immisce dans le secteur de la santé. Mais jusqu’où peut-il aller vraiment ?

Les pharmaciens peuvent-ils être concernés directement ? Réponses de Grégoire Leclerq, spécialiste de ce mode d’entreprenariat alternatif.

« Pharmacien Manager ». Vous venez de publier « Ubérisation, un ennemi qui vous veut du bien ? ». Pourquoi ce titre ? A qui s’adresse-t-il ?

Grégoire Leclercq. Nous nous adressons au grand public. Nous ne sommes pas des économistes, nous sommes des entrepreneurs. Nous mesurons le phénomène Uber par l’impact qu’il a sur l’économie et le consommateur. C’est un ouvrage concret qui parle à tout le monde, qui veut redonner ses lettres de noblesse à un terme qui fait peur. Pour beaucoup il est associé à précarisation, déréglementation, fraude, destruction d’emplois. Pourtant c’est aussi un changement qui génère de la croissance, qui aide des jeunes de banlieue à s’insérer. De plus l’ubérisation est plébiscitée par les consommateurs, pour qui il est plus simple de com mander un taxi, de se loger, de se faire couper les cheveux… On estime qu’elle pèsera 300 milliards de dollars dans l’économie mondiale en 2025, avec 60 % de croissance par an.

P.M. Qu’en est-il de l’ubérisation de la médecine ?

G.L. Le point commun de toute ubérisation, c’est la plateforme Internet. Comment « plateformiser » les métiers de la santé ? Le premier scénario possible, c’est l’Uber du médecin ou du pharmacien. Mais délivrer des conseils sans être professionnel de santé, ça n’a pas de sens. Le second scénario à la Tripadvisor, c’est la notation du médecin ou du pharmacien. Ce n’est pas vraiment crédible non plus, car il faudrait qu’ils réduisent le montant de leur prestation quand le patient vient de la part de la plateforme. Troisième scénario à la Booking : c’est ce que proposent les services de réservation type Mondocteur ou Doctolib. Leur modèle repose sur la vente d’outils de gestion de la patientèle (dossier médical, transmission du tiers payant…) Mais il n’est pas possible de payer en ligne. Ce n’est pas très novateur en soi, c’est simplement la suite de l’informatisation des cabinets.

P.M. Et demain ?

G.L. On peut faire l’analogie avec les professions libérales comme les avocats. Plusieurs d’entre eux ont créé Legalstart, une plateforme de conseil juridique à distance qui a signé des accords avec le barreau de Paris et les notaires. D’ici trois à cinq ans on devrait voir le développement de ces initiatives dans la santé, à moins que l’on soit plutôt sur un modèle Booking ou Popmyday, la prise de rendez-vous à domicile. Il y aura forcément l’arrivée de start-up dans ce domaine, reste à savoir si elles seront françaises ou américaines, car le financement de l’entrepreneuriat est très en retard en France. On investit 50 fois moins que les Américains alors qu’on a autant de belles start-up qu’eux.

P.M. Et pourquoi pas une digitalisation de SOS Médecins ? N’est-ce pas le modèle le plus proche d’Uber ?

G.L. SOS Médecins ne dispose pas d’application mobile, de géolocalisation, de notation. De plus on ne peut pas payer d’avance sur la plateforme en raison de la prise en charge par la Sécurité sociale. Et puis… Les attentes ne sont pas les mêmes vis à vis d’un chauffeur de taxi et d’un médecin. Le consommateur est moins réceptif aux alternatives sur les métiers qui mettent en jeu la santé. Il est aussi moins disposé à faire confiance à n’importe qui et moins prêt à payer dès lors qu’il bénéficie d’un service public qui fonctionne.

P.M. On dit que la télémédecine pourrait pallier aux déserts médicaux. N’est-ce pas une forme d’ubérisation ?

G.L. L’arrivée de l’intelligence artificielle qui permet d’automatiser une partie du soin est en effet un autre scénario possible. On peut imaginer obtenir un diagnostic avec des chatbots (des robots de messagerie ndlr) et faire appel à un médecin pour un second avis. On dispose déjà de montres ou de smartphones qui prennent votre pouls ou votre tension, on peut envisager un bâtonnet connecté et des vidéos de la gorge pour certaines maladies classiques. Ces informations envoyées à la plateforme et complétées par un questionnaire permettraient d’établir un prédiagnostic voire une prémédication. Cela ne remet pas en cause le numerus clausus et la prescription de médicaments sur ordonnance reste validée par un médecin. Dans le cadre des déserts médicaux et de la montée de la dépendance, je ne vois pas comment le législateur va pouvoir s’opposer à ça. Les pharmaciens pourraient aussi installer des télécabines de médecine dans leur officine : le patient pourrait suivre sa consultation à distance puis viendrait au comptoir retirer ses médicaments. Les groupements doivent y réfléchir.

P.M. La pharmacie est concernée par l’ubérisation sur la livraison de médicaments. Quelle est votre analyse sur ce sujet ?

G.L. Actuellement la loi interdit de livrer des médicaments si vous n’êtes pas une pharmacie. Mais toutes les grosses plateformes de livraison lorgnent sur ce marché, les Amazon, Uber, Stuart. Imaginez livrer un pilulier connecté, c’est un marché énorme surtout pour des coursiers à vélo. Ce n’est plus un sujet de technologie, on a la chaîne de valeur complète pour l’implémenter. Le seul frein est juridique. Si le pharmacien ne décide pas de faire de la livraison, quelqu’un d’autre va finir par le faire à sa place. Car dans la logique d’ubérisation, ce professionnel est comparable à n’importe quel commerçant de quartier, même s’il n’aime pas le reconnaître. Il ne tient qu’à lui de participer à l’ubérisation des livraisons, en gérant une plateforme où interviendraient des livreurs indépendants.

P.M. Comment expliquez-vous que les compagnies d’assurance comme Generali soient en pointe sur la santé à distance ?

G.L. L’ubérisation est un grand rapport de force. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont de vrais moyens et les assureurs en ont.

P.M. Quels sont les freins à l’ubérisation en France ?

G.L. Les deux grands points faibles sont le financement des start-up et la maturité politique. Les politiques sont très sensibles aux arguments corporatistes, au détriment de l’innovation. En ce qui concerne l’ubérisation de la santé, les Français disposent d’un des meilleurs systèmes de protection sociale, et donc de remboursement. Ils ne sont pas disposés à dépenser pour un service dont ils bénéficient déjà et pour lequel ils payent des cotisations. Pour la médecine de base, les Français sont dans une logique de patient, pas de consommateur.

→ A 33 ans, diplômé de Saint-Cyr et de HEC, Grégoire Leclercq est cofondateur de l’Observatoire de l’ubérisation et président de la Fédération des auto-entrepreneurs. Il est également directeur de la relation client au sein de l’éditeur de logiciels EBP. Il vient de publier « Ubérisation, un ennemi qui vous veut du bien ? » (éditions Dunod), co-écrit avec le spécialiste du elearning Denis Jacquet.

COFONDATEUR DE L’OBSERVATOIRE DE L’UBÉRISATION

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