Radiographie de la fin d'un monopole - Le Moniteur des Pharmacies n° 3504 du 09/03/2024 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
LE MONITEUR DES PHARMACIES n° 3504 du 09/03/2024
 
PRODUITS DE CONTRASTE

TEMPS FORTS

ENJEUX

Auteur(s) :
Par Magali Clausener

A partir du 1er avril 2024, les produits de contraste ne seront plus délivrés en pharmacie. Petit à petit, les radiologues ont pris le relais. Mais, au démarrage, cette conduite du changement est bien hasardeuse pour tous les acteurs de la chaîne. Au bout de celle-ci, le patient, comme souvent, en fait les frais. Décryptage.

 

A Dijon, pour trouver des produits de contraste, les patients doivent faire le tour des pharmacies car les radiologues n’en n’ont pas encore », observe Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), installé à Plombières-lès-Dijon (Côte-d’Or). Cette situation est loin d’être isolée. Les problèmes de délivrance ont d’ailleurs commencé avant le 1er mars 2024, date à laquelle certains des produits de contraste, utilisés pour les scanners et l’imagerie par résonance magnétique (IRM), sont sortis du monopole pharmaceutique (voir « Repères » page 22). Enfin presque, puisqu’une période de transition a finalement été décidée jusqu’au 1er avril 2024. « Aujourd’hui, nous avons la manifestation de l’impréparation de cette mesure, estime Fabrice Camaioni, vice-président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). On a créé une situation de rupture et les gens se retrouvent sans produits de contraste. » Mais, comment a-t-on pu en arriver là ?

Une volonté d’économies

 

Il faut remonter au moins un an en arrière pour comprendre le condiv actuel. Un amendement du gouvernement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2023 prévoit la sortie des produits de contraste du monopole pharmaceutique. Une mesure glissée au dernier moment avant un 49.3 qui surprend complètement les pharmaciens. La profession n’est pas du tout au courant de cette disposition intégrant ces produits dans les forfaits techniques des radiologues, qui implique la mise en place d’un nouveau circuit de distribution. La mesure doit être appliquée en deux étapes : à compter du 1er juillet 2023, les produits de contraste pour IRM doivent être inclus dans les forfaits techniques des radiologues, puis, à partir du 1er mars 2024, ceux pour les scanners. Ce changement a été entrepris par les radiologues eux-mêmes. La Fédération nationale des médecins radiologues (FNMR) a négocié cette mesure avec l’Assurance maladie en 2022. « Les produits de contraste coûtent 200 millions d’euros par an à l’Assurance maladie. L’organisme de santé voulait que les radiologues réalisent des économies sur leurs actes, détaille Jean-Philippe Masson, président de la FNMR. Nous avons donc proposé un effort de la profession de 110 millions d’euros en fournissant des produits de contraste injectables aux patients. Ce process permet de limiter le gaspillage à condition de disposer de flacons multipatients. Par exemple, seulement 60 ml sont injectés sur un flacon de 100 ml. » En contrepartie, les radiologues ont obtenu une revalorisation des forfaits techniques pour les IRM et les scanners. Une augmentation de 75 millions d’euros au total sur ces actes. « C’était ça ou une baisse de 100 millions d’euros de nos tarifs par an ! », relève le président de la FNMR. 

Un manque à gagner

 

Rapidement, il s’avère que les radiologues ne sont pas prêts à mettre en œuvre la mesure dans les délais impartis. Le 2 juin 2023, après une énième réunion entre la Direction de la Sécurité sociale (DSS) et les représentants des radiologues libéraux et hospitaliers et ceux des pharmaciens, elle est donc reportée au 1er mars 2024. Une date actée par la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2024. Cette fois, la FSPF et l’USPO ont aussi fait leurs comptes. En ne délivrant plus les produits de contraste, la profession perd entre 25 et 30 millions d’euros de marge. 7,25 millions d’unités ont été vendues en 2023 (+ 5,4 % par rapport à 2022), ce qui a représenté un chiffre d’affaires de 308 millions d’euros (+ 3,9 % versus 2022), selon les données du Gers Data. « Toutes les pharmacies sont concernées mais, en particulier, celles qui sont à proximité d’un centre de radiologie ou d’un hôpital », relève Pierre-Olivier Variot. Pour David Syr, directeur général adjoint de Gers Data, « un gros quart des officines réalise 50 % du marché ». Et si la perte est peut-être moindre puisque certains produits de contraste restent finalement à l’officine, il n’empêche que l’Assurance maladie n’a prévu aucune compensation. « Nous essayons de négocier dans le cadre des discussions actuelles sur l’avenant, car cela fait partie de l’équilibre économique général, révèle Philippe Besset, président de la FSPF. Mais nous ne sommes pas d’accord sur les chiffres : l’Assurance maladie calcule 22 millions d’euros de marge et nous 25 millions. » Rien n’est donc encore acté pour l’instant !

Les patients, principales victimes 

 

Les pharmaciens ne sont pas les seuls perdants. Les grossistes-répartiteurs sont également touchés : « En 2022, notre marge s’élevait à 18 millions d’euros, explique Emmanuel Déchin, délégué général de la Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique (CSRP). Depuis un an, nous alertons le ministère sur ce manque à gagner, mais il n’a apporté aucune réponse à nos demandes réitérées pour travailler sur une mesure de compensation. » La CSRP a également évoqué ce sujet avec la DSS, mais là encore, sans susciter de réaction. « Jusqu’à la date d’entrée en vigueur de la mesure, la DSS est légitimement, mais exclusivement, préoccupée par l’approvisionnement des officines », conclut Emmanuel Déchin. Pour l’heure, ce sont les patients qui risquent de payer le plus cher : en l’absence de produits de contraste dans les officines et dans les cabinets ou services d’imagerie, ils seront contraints de reporter leurs examens. Pierre-Olivier Variot craint, lui, une autre dérive : « Certains radiologues pourraient être tentés de faire payer deux fois le produit de contraste : dans le forfait technique et par un dépassement d’honoraires ». D’autant que les produits de contraste fournis par les radiologues ne seront plus remboursés et, par conséquent, leurs prix ne seront plus administrés par le Comité économique des produits de santé (CEPS). Ils seront donc fixés librement par les laboratoires et feront l’objet d’une négociation avec les centres de radiologie.

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une transition sous tension

Entre le 1er mars et le 1er avril 2024, deux circuits de distribution coexistent pour les produits de contraste : la délivrance est soit effectuée en direct par les radiologues, soit en pharmacie sur prescription médicale du radiologue. « L’approvisionnement reste assuré par les grossistes-répartiteurs dont le stock a été calculé de manière à couvrir les besoins de la période transitoire. Dans le cas où le pharmacien n’a pas en réserve la spécialité pharmaceutique souhaitée, il la commande à son grossiste qui la lui livrera le lendemain », nous précise la Direction de la Sécurité sociale (DSS). Les pharmacies risquent en effet d’être à cours, car c’était le mot d’ordre de la FSPF et de l’USPO. Quant aux grossistes, les laboratoires ont assoupli leur position initiale qui était de ne reprendre aucun de leurs produits, sachant « qu’ un stock de 15 jours représente près de 15 millions d’euros », selon Emmanuel Déchin, délégué général de la Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique (CSRP). La reprise dépend en outre de certaines conditions. « Nous travaillons avec des grossistes pour la reprise de produits achetés récemment tant que les critères de qualité sont maintenus », explique ainsi GE HealthCare, l’un des quatre laboratoires présents sur le marché avec Guerbet, Bracco Imaging France et Bayer HealthCare. « Nous avons prévu de reprendre les stocks des grossistes, sous certaines conditions liées à des contraintes fixées par les bonnes pratiques », détaille Karine Vienne, directrice des affaires pharmaceutiques et pharmacienne responsable du laboratoire Bracco.

Les commandes patinent

Du côté des radiologues libéraux, la mise en œuvre du changement patine. Les centres et cabinets d’imagerie ont dû désigner un médecin responsable en charge de l’approvisionnement en produits de contraste. Malgré cela, ils rencontrent des difficultés à commander. « Les laboratoires traînent des pieds. Ils refusent d’indiquer les “vrais” prix et se réfugient derrière les tarifs remisés en fonction des volumes commandés. D’ailleurs, ils souhaitent qu’on leur donne les volumes que nous allons commander. Or, nous ne savons pas encore », relate Jean-François Masson, président de la Fédération nationale des médecins radiologues (FNMR), qui espère que ces problèmes seront réglés vers la mi-mars. « La période de transition permet aux officines de continuer la délivrance aux patients, et aux radiologues de commencer à commander en direct, précise Karine Vienne, directrice des affaires pharmaceutiques et pharmacienne responsable du laboratoire Bracco. Cela nous donne le temps de qualifier les premiers radiologues et de pouvoir les servir tout en maintenant la possibilité pour les patients d’obtenir leurs produits en officine puisque ces derniers ne seront radiés de la liste des médicaments remboursables qu’à la date du 1er avril 2024. » De fait, selon la Direction de la Sécurité sociale, « les laboratoires pharmaceutiques nous ont confirmés cette semaine [du 4 mars, NdlR] la montée en charge de l’enregistrement de leurs nouveaux clients ». GE HealthCare et Bracco Imaging France envisagent à terme de vendre aussi les produits de contraste à des plateformes. La FNMR a en d’ailleurs lancé une en ligne fin février 2024. « Il faut que les radiologues y adhèrent, mais on ne sait pas encore quels volumes elle pourra commander », avoue Jean-François Masson.

Vers des produits multipatients

Les radiologues souhaitent des conditionnements multipatients. « Plusieurs produits de contraste multipatients ont été autorisés fin 2023 par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Disponibles sur le marché français, ils ont fait l’objet d’un avis de la Haute Autorité de santé (HAS) fin janvier et seront autorisés très prochainement par le ministère de la Santé par un arrêté d’agrément aux collectivités de ces produits », indique la DSS. « L’adoption de formats multipatients a suscité la mise à jour des autorisations de mise sur le marché de nos produits pour les flacons existants et la demande d’ajout de flacons de gros volumes », confirme Karine Vienne. GE HealthCare va également distribuer en France des références de produits multipatients déjà utilisés dans certains pays de l’Union européenne. Ce qui implique différentes procédures. « Les produits de contraste multidoses pour un usage multipatients doivent être administrés au moyen d’un injecteur automatique agréé pour des utilisations multiples. La durée de conservation en cours d’utilisation a été démontrée pendant 24 heures à + 25 °C pour les conditionnements de 200, 500, 700 et 1 000 ml », observe la DSS.

Parts de marché, en volume, des quatre laboratoires vendant des produits de contraste.

Guerbet : 39 %

Bracco Imaging France : 25 %

GE HealthCare : 23 %

Bayer HealthCare : 13 %

Source : Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique (CSRP).

A retenir

Les produits de contraste sortiront du monopole pharmaceutique au 1er avril 2024.

La perte de marge pour la pharmacie est évaluée à 22 millions d’euros par l’Assurance maladie et à 25 millions d’euros par les syndicats de la profession.

Entre le 1er mars et le 1er avril 2024, une phase de transition est prévue pour permettre aux radiologues de commander les produits directement aux laboratoires. Durant cette période, les pharmaciens doivent délivrer les produits aux patients.

Au 1er avril 2024, les produits fournis par les radiologues seront déremboursés et leurs prix seront libres.

Vous sentez-vous régulièrement en insécurité dans vos officines ?


Décryptage

NOS FORMATIONS

1Healthformation propose un catalogue de formations en e-learning sur une quinzaine de thématiques liées à la pratique officinale. Certains modules permettent de valider l'obligation de DPC.

Les médicaments à délivrance particulière

Pour délivrer en toute sécurité

Le Pack

Moniteur Expert

Vous avez des questions ?
Des experts vous répondent !