Québécois, Suisses... Ces pharmaciens que l’on envie - Le Moniteur des Pharmacies n° 3470 du 17/06/2023 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
LE MONITEUR DES PHARMACIES n° 3470 du 17/06/2023
 
MISSIONS

TEMPS FORTS

ENJEUX

Auteur(s) :
Par Magali Clausener

Les pharmaciens peuvent-ils jouer un plus grand rôle dans un système de santé en tension ? Les exemples du Québec et de la Suisse montrent que oui grâce à des compétences élargies et évaluées. Visite guidée.

 

Alors qu’en France la profession se bat encore pour prescrire des médicaments dans le cadre de protocoles de coopération et réaliser certains tests de dépistage, les pharmaciens québécois et suisses peuvent déjà accomplir un grand nombre d’actes.

Prescriptions, tests et vaccinations

 

Au Québec, les pharmaciens sont autorisés, depuis 2015, à amorcer une thérapie médicamenteuse, et donc à prescrire des médicaments pour certaines « conditions mineures », c’est-à-dire des pathologies bénignes. Citons, entre autres, l’acné mineure, les aphtes, la conjonctivite allergique, l’herpès labial, la rhinite allergique et l’infection urinaire de la femme. Ils ont également le feu vert pour prescrire des médicaments et vaccins pour les personnes partant en voyage ou bien encore, outre la contraception orale d’urgence, une contraception orale pour six mois au maximum. Depuis 2021, leur champ de compétences s’est élargi au zona et aux traitements pour la grippe et le Covid-19 (Paxlovid). En outre, ils peuvent, dans certains cas, substituer des spécialités plus largement que leurs confrères français (par exemple, lors d’une rupture d’un produit de santé) et ajuster un traitement, voire l’arrêter. Mais aussi prescrire tous les tests de biologie médicale afin d’évaluer l’impact des traitements médicamenteux de leurs patients.

 

En Suisse, les pharmaciens ont également des compétences élargies. Ils réalisent des consultations avec ou sans remise de médicaments pour des pathologies bénignes ou des petites blessures (dans le cadre, par exemple, de netCare, un triage approfondi des patients avec des algorithmes décisionnels développés par des médecins et pharmaciens). Depuis janvier 2019, il leur est aussi possible de remettre certains médicaments soumis à ordonnance à des patients n’ayant pas de prescription pour des indications comme la rhinite allergique saisonnière, les affections oculaires, les maladies aiguës du système respiratoire ou de l’appareil digestif, les dermatoses, les pathologies urogénitales, les douleurs aiguës, les migraines, la contraception d’urgence, etc. Ils peuvent, par ailleurs, mesurer la tension, soigner les plaies ou proposer des prestations de prévention (tabac, chutes, etc.). En matière de dépistage, ils sont habilités à effectuer des tests (allergies, risques cardiovasculaires, diabète, asthme, carence en fer, etc.).

 

La vaccination fait partie des actes pratiqués par les pharmaciens québécois et suisses. « Les pharmaciens québécois ne sont pas autorisés à vacciner les enfants de moins de 6 ans à moins que ce ne soit pour une protection relative à un voyage, au Covid-19 ou à l’influenza. La vaccination de la petite enfance est bien organisée au Québec », précise Denis Roy, directeur principal des affaires professionnelles chez Pharmaprix, bannière canadienne de pharmacies. En Suisse, la liste des vaccins prescrits et administrés par les pharmaciens est fixée par chaque canton, sachant que tous autorisent la vaccination antigrippale et la quasi-totalité contre le Covid-19.

Le frein de la prise en charge

 

Tous ces actes et prestations ont été protocolisés avec les médecins et sont réglementés. Un travail de fond qui a pris du temps. L’un des freins au développement des prestations n’est pas la rémunération (18 $ pour l’amorce d’une thérapie au Québec, par exemple), mais la prise en charge financière pour le patient. « Le projet de loi 41, mis en application en juin 2015, a donné plus de poids réglementaire aux pharmaciens, mais il n’y avait pas à ce moment-là un remboursement complet des tarifs visant ces activités. Il a fallu l’adoption du projet de loi 31 en 2020 puis l’abolition de la franchise et de la coassurance que les patients n’ont plus eu à payer à partir du 25 janvier 2021 pour vraiment permettre aux pharmaciens de réaliser davantage d’activités et de réduire le fardeau administratif, explique Denis Roy. La levée du frein que représentaient les frais payés par les patients a permis le développement des activités comme celui de la prise en charge des patients atteints d’hypertension ou de diabète afin que les pharmaciens puissent ajuster leurs doses de médicaments pour atteindre les cibles thérapeutiques. Depuis la réglementation appliquée le 25 janvier 2021, ces frais aux patients ont été abrogés. Aujourd’hui, les activités sont remboursées à 100 % par l’Assurance maladie. »

 

Même constat en Suisse où « de nombreuses prestations sont à la charge des patients », souligne Martine Ruggli, présidente de la Société suisse des pharmaciens, pharmaSuisse, organisation faîtière qui regroupe 6 900 membres individuels et plus de 1 500 pharmacies affiliées sur les 1 800 que compte le pays. Cela crée une résistance, bien que le triage et la consultation (avec netCare ou un équivalent) et les médicaments puissent, selon les cas, être pris en charge par une assurance complémentaire.

Des médecins de plus en plus ouverts au changement 

 

La réticence des médecins peut également jouer un rôle dans le développement des prestations, alors même que l’accès à un médecin s’avère difficile. « En Suisse, 40 % d’entre eux sont des généralistes et 60 % des spécialistes. C’est déséquilibré et les délais de rendez-vous sont parfois très longs. Les médecins se plaignent d’avoir trop de travail, mais ne sont pas tous encore prêts à laisser des compétences aux autres professionnels de santé dont les pharmaciens. Or, l’étude netCare a montré que plus de 80 % des pathologies fréquentes simples peuvent être complètement prises en charge à la pharmacie », détaille Martine Ruggli. Et d’ajouter : « Néanmoins, au niveau des faîtières des pharmaciens et des médecins, nous avons une grande ouverture pour dialoguer. Nous avons besoin de travailler ensemble pour répondre aux défis des soins primaires. C’est un changement de paradigme, même si ça ne s’applique pas encore sur le terrain. »

 

Les médecins québécois sont moins réticents. Toutefois, des corporatismes subsistent. « Il existe des déserts médicaux au Québec, mais l’enjeu concerne davantage l’organisation des soins, la répartition des activités des médecins dans les territoires. Nous devons renforcer la première ligne de soins et les pharmaciens ont leur rôle à jouer », observe Denis Roy. C’est pourquoi Pharmaprix va lancer des cliniques de pharmacie dans ces zones. « Elles seront implantées dans des lieux distincts de ceux où se tiennent les activités de distribution de médicaments et centrées sur l’évaluation de la santé physique et mentale, précise-t-il. Nous voulons tirer bénéfice de ces cliniques de pharmaciens pour le traitement de problèmes de santé aigus et un usage plus approprié des médicaments dans les maladies chroniques. Dans les autres régions du Canada, des recherches ont démontré que les pharmaciens travaillent de manière sécuritaire et efficace. »

Efficacité et pertinence

 

Prouver l’efficacité des pharmaciens est de fait un enjeu. C’est ce que fait la profession en Suisse. « Nous réalisons des études fondées sur les critères EAE : les prestations doivent être efficaces, appropriées et économiques pour être prises en charge par l’Assurance maladie. Par exemple, pour netCare, nous avons pu chiffrer le nombre de personnes qui ne se rendaient pas chez le médecin car elles étaient allées voir le pharmacien, et celles qui n’allaient pas consulter une deuxième fois, précise Martine Ruggli. Pour certaines prestations, il est parfois difficile de retenir des critères forts qui soient aussi reconnus par l’Assurance maladie. Désormais, nous procédons autrement : nous réalisons les études en menant des projets pilotes afin de mesurer directement les critères EAE avant d’avoir le droit de mettre en œuvre les prestations et de discuter de leur prise en charge avec l’Assurance maladie. » Par exemple, la faîtière a lancé ce printemps un projet pilote pour une nouvelle prestation, myCare Start, destinée à la prise en charge des maladies chroniques (chronic care). « L’objectif est d’améliorer l’adhésion thérapeutique, grâce à un accompagnement ciblé des patients dans la prise de médicaments nouvellement prescrits pour lutter contre une maladie chronique. Cent quatre-vingts pharmacies pilotes proposent la prestation qui est évaluée scientifiquement. Les résultats sont attendus dans le courant 2024 », explique Martine Ruggli. 

 

Du côté du Québec, la profession souhaite plutôt des ajustements. « Le pharmacien peut prescrire un antibiotique pour une infection urinaire chez la femme, mais seulement si elle a déjà présenté une infection dans les cinq années précédentes. Cela ne fait pas sens pour nous de limiter l’intervention du pharmacien aux récidives. Une étude au Nouveau-Brunswick montre l’intérêt de supprimer cette condition », souligne Denis Roy. Et de conclure : « La clé pour les pharmaciens a été d’accepter la recherche évaluative sur leurs actes. Le champ thérapeutique des activités a été gagné avec des données probantes. Les pharmaciens doivent embrasser cette évaluation et démontrer qu’ils font un bon travail. Les pharmaciens se sous-estiment trop. »

 

Au Québec et en Suisse, les missions que peuvent exercer les pharmaciens sont plus larges qu’en France en matière de dépistage, de substitution et de prescription.

 

Le principal frein au développement des prestations n’est pas la réticence des médecins, mais l’absence de prise en charge par l’Assurance maladie.

 

Les Suisses souhaitent encore des avancées et veulent prouver l’efficicacité des interventions des pharmaciens par des études. Les Québécois attendent plutôt des ajustements pour les missions déjà autorisées. 

 
 
 

À retenir

Au Québec et en Suisse, les missions que peuvent exercer les pharmaciens sont plus larges qu’en France en matière de dépistage, de substitution et de prescription.

Le principal frein au développement des prestations n’est pas la réticence des médecins, mais l’absence de prise en charge par l’Assurance maladie.

Les Suisses souhaitent encore des avancées et veulent prouver l’efficicacité des interventions des pharmaciens par des études. Les Québécois attendent plutôt des ajustements pour les missions déjà autorisées. 

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