Culte du « chemsex » : l’envers des corps - Le Moniteur des Pharmacies n° 3459 du 01/04/2023 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
LE MONITEUR DES PHARMACIES n° 3459 du 01/04/2023
 

EXPERTISE

AUTOUR DU MEDICAMENT

Auteur(s) :
Par Yves Rivoal

Révélée au grand public avec l’affaire Pierre Palmade, la pratique du « chemsex », qui consiste à consommer des drogues dans un contexte sexuel, expose les « chemsexeurs » à des risques spécifiques. Elle induit aussi souvent une entrée en dépendance.

 

Le “chemsex”1 consiste à absorber un cocktail de psychotropes dans le but d’initier, de faciliter ou d’intensifier les rapports sexuels », explique Nicolas Bonnet, pharmacien de santé publique et directeur du Réseau de prévention des addictions (Respadd). « Cette pratique communautaire, avec des rituels bien spécifiques, concerne dans 95 % des cas les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH), précise Fred Bladou, chargé de mission nouvelles stratégies de santé chez Aides. Il nous arrive de recevoir en entretien des femmes trans, lesbiennes, libertines ou travailleuses du sexe qui reconnaissent prendre des drogues en condiv sexuel, mais cela reste anecdotique. » 

 

En l’absence d’études sérieuses sur le sujet, difficile de définir un indicateur de prévalence. « On estime que 20 % des HSH le pratiqueraient, avec des modalités de rencontres se concentrant sur des applis de géolocalisation, ou sur des groupes WhatsApp ou TikTok », note Hélène Donnadieu, responsable du département d’addictologie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Montpellier (Hérault). Les principales substances consommées dans les sessions « Chems » sont les cathinones, la 3-MMC ou la 3-CMC dans la majorité des cas, et le GHB/GBL2, ces deux substances pouvant être prises seules ou en association. « L’usage de kétamine et de cocaïne est également décrit, remarque Fred Bladou. Les méthamphétamines, comme le “crystal meth”, commencent aussi à circuler dans certains groupes, et semblent se diffuser rapidement. » 

Inventitité dans les pratiques sexuelles

 

Les effets recherchés sont connus. « Le caractère très entactogène et empathogène de ces produits favorise le contact, la recherche de partenaires multiples et l’inventivité dans les pratiques sexuelles, tout en démultipliant les effets de l’orgasme », rappelle Nicolas Bonnet. Les cathinones sont aussi des drogues de la performance sexuelle. « Elles vous donnent l’impression d’être un surhomme en supprimant toute notion de fatigue, note Fred Bladou. Le GHB/GBL favorise, lui, le désir sexuel, la désinhibition, l’euphorie et la relaxation. » « Lorsque la prise de produits est répétée, les plans chems pouvant durer jusqu’à 36 heures, ces produits permettent aussi de maintenir le désir sexuel, les cathinones et le GHB/GBL ayant la particularité d’altérer la qualité de l’érection, voire d’inhiber l’orgasme éjaculatoire », ajoute Hélène Donnadieu.

 

S’il n’y a, a priori, pas de risque d’interactions dans le mélange des cathinones avec le GHB/GBL, leur association avec d’autres traitements peut devenir problématique. « C’est le cas lorsque des chemsexeurs ont recours aux benzodiazépines ou aux antidépresseurs pour gérer les descentes ou essayer de dormir, ou pour les séropositifs au virus de l'immunodéficience humaine (VIH) sous traitement antirétroviral, surtout lorsque celui-ci inclut un booster », souligne Fred Bladou.
La prise de ces drogues induit également des dangers spécifiques et ponctuels. « Comme les chemsexeurs consomment une grande quantité de cathinones dans un laps de temps très court, ils s’exposent à une intoxication par surdose, à de mauvaises descentes, ainsi qu’à des pathologies cardiovasculaires et neurologiques : douleurs thoraciques, infarctus, accident vasculaire cérébral… » La prise de GHB/GBL n’est pas, elle non plus, anodine. « Elle peut provoquer ces fameux “G-holes”, des trous noirs où, pendant 20 à 30 minutes, la personne va s’endormir sans pouvoir être réveillée », poursuit Hélène Donnadieu.

Rapidement très addictif

 

Tous ces produits ont aussi la particularité d’être rapidement très addictifs. « On estime que 60 à 70 % des gens qui les consomment prennent le risque de développer une addiction », indique la professeure, avec un processus addictif qui est souvent le même. « Lorsque vous passez tous vos week-ends dans un appartement à consommer des drogues et à avoir des rapports sexuels ininterrompus, vous pouvez perdre tout contrôle sur votre consommation », pointe Fred Bladou. Les cathinones se distinguent alors par des problématiques psychiatriques spécifiques : psychose, paranoïa, sautes d’humeur importantes… « Les psychostimulants sont également susceptibles d’entraîner une perte d’appétit, un amaigrissement et un appauvrissement mental qui se traduit par une difficulté à réfléchir ou à prendre de la distance par rapport aux situations du quotidien », ajoute Nicolas Bonnet.

 

Les conséquences psychosociales peuvent se révéler dramatiques. « On observe chez les personnes dépendantes une souffrance psychologique qui peut se maintenir à distance de la prise des produits, avec un isolement social et affectif et des difficultés professionnelles », confirme Hélène Donnadieu. Les psychostimulants désinhibiteurs augmentent aussi considérablement les prises de risque. « Ils procurent un sentiment de toute-puissance. Lorsque l’on est au volant, on pense que l’on est le roi de la route, que l’on peut rouler vite, et que rien ne pourra nous arriver » , note Nicolas Bonnet.

 

La pratique du chemsex favorise enfin la transmission du VIH, de l’hépatite C ou d’infections sexuellement transmissibles (IST). « Sous l’effet de la désinhibition, les participants multiplient les partenaires, en ayant des rapports non protégés et en acceptant des pratiques qu’ils refuseraient en temps normal », rappelle le directeur du Respadd. « Ce n’est pas un hasard si on retrouve dans ces groupes des taux de contamination élevés, avec beaucoup de syphilis, de chlamydia et d’hépatite C, constate Fred Bladou. Nous incitons donc les gens à se dépister au moins tous les trois mois, et à se soigner rapidement pour leur santé personnelle, mais aussi pour éviter d’infecter les autres. » « Afin de prévenir le risque de VIH, les chemsexeurs sont aussi systématiquement invités à prendre un traitement préventif comme la prophylaxie préexposition (PrEP) et peuvent se voir proposer un traitement antiviral postexposition », ajoute Hélène Donnadieu.

Informer, prévenir, orienter

 

Le volet prévention sexuelle se double toujours d’une alerte sur la réduction des risques associés à l’usage de ces drogues. « On l’oublie trop souvent, 30 % des chemsexeurs consomment ces produits sous forme injectable, explique Fred Bladou. Ils s’exposent donc à la perte du réseau veineux, à des abcès ou à des infections. Notre travail consiste alors à les informer sur les dangers et les bonnes pratiques de consommation de ces produits. » Des centres de santé sexuelle communautaires commencent à proposer des prises en charge spécifiques aux chemsexeurs qui le souhaitent. « Comme toujours en addictologie, nous misons sur un accueil inconditionnel et un accompagnement global : médical, psychologique, social et sexologique, confie Hélène Donnadieu. Lorsque nous sommes confrontés à des syndromes dépressifs importants, nous prescrivons des antidépresseurs, qui ne sont malheureusement pas toujours très efficaces. Et en cas de prise de GHB/GBL en continu avec dépendance, nous pouvons alors recommander un sevrage à base de benzodiazépines. »

 

Pour la professeure, les pharmaciens ont un rôle important à jouer en matière d’orientation. « Lorsqu’un patient vient à la pharmacie tous les vendredis midi pour y chercher une boîte de 24 comprimés de sildénafil ou de tadalafil, il ne faut pas hésiter à l’interpeller de manière discrète sur le sujet en lui demandant comment il va, sans le stigmatiser car la dépendance des chemsexeurs est une addiction comme une autre. » « Il est important aussi de réagir lorsque quelqu’un arrive avec un abcès au bras ou vient chercher régulièrement des Steribox, des kits d’injection ou des benzodiazépines, ajoute Fred Bladou. Il faut alors lui demander discrètement s’il est en lien avec une association susceptible de l’aider. Ce travail est difficile à mener au comptoir, mais lorsqu’il est fait avec empathie et bienveillance, cela peut aider la personne à sortir de son isolement et à l’orienter vers le soin. »

 

Une orientation qui doit être déclenchée le plus tôt possible. « Le souci, dans le chemsex, c’est que les personnes viennent nous voir lorsqu’elles sont déjà dépendantes et en grande souffrance psychologique, regrette Fred Bladou. Il est d’ailleurs à craindre que le battage médiatique autour de l’affaire Pierre Palmade aggrave la situation. Se sentant doublement stigmatisés, les chemsexeurs oseront encore moins sortir de chez eux et se confier. Ce qui risque d’accroître les consommations en solitaire et le nombre de décès. »

 
 
 
  • 1 Abréviation de « chemical sex ».
  • 2 γ-hydroxybutyrate et γ-butyrolactone.

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