Gestion des risques : l’effet désirable français - Le Moniteur des Pharmacies n° 3454 du 25/02/2023 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Le Moniteur des Pharmacies n° 3454 du 25/02/2023
 
PHARMACOVIGILANCE

EXPERTISE

AUTOUR DU MÉDICAMENT

Auteur(s) : Yves Rivoal

Au sein des instances européennes, la pharmacovigilance française tient son rang. Elle a notamment signalé ces dernières années de nombreux effets secondaires ayant débouché sur une modification des notices d’information des patients et des résumés des caractéristiques du produit.

La France joue un rôle moteur au sein du comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance (Prac) de l’Agence européenne des médicaments (EMA), assure Mehdi Benkebil, directeur adjoint de la direction de la surveillance de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Une étude interne sur les données de l’année 2017 publiées sur le site de l’EMA montrait qu’elle figurait avec l’Allemagne et les Pays-Bas dans le top 3 des Etats remontant le plus de procédures au niveau européen. » Autre illustration de cette influence, notre pays contribue à hdiv de 16 % des effets indésirables au sein de la base européenne EudraVigilance.

Ces dernières années, la France s’est distinguée en signalant au Prac un nombre important de faits de pharmacovigilance. « C’est grâce à une remontée du réseau que la pholcodine a disparu des spécialités pharmaceutiques en Europe ou que les méningiomes ont pu être associés à l’utilisation du nomégestrol et de la chlormadinone (Lutényl, Lutéran et leurs génériques), rappelle Milou-Daniel Drici, directeur du centre régional de pharmacovigilance (CRPV) Nice-Alpes-Côte d’Azur et expert indépendant nommé par la Commission européenne au Prac. « La France a aussi permis en 2021 de renforcer la mise en garde sur le risque d’effets indésirables neuropsychiatriques (rêves anormaux, troubles de l’attention, désorientation, etc.) associés à la prise de médicaments à base de montélukast utilisés dans le traitement de l’asthme », ajoute Nadine Petitpain, pharmacienne au CRPV de Nancy (Meurthe-et-Moselle) et qui siège, elle, au Prac en tant que représentante du Luxembourg. Plus récemment, elle a appuyé la réévaluation de l’utilisation du topiramate chez les femmes enceintes et celles en âge d’avoir des enfants, ce traitement étant suspecté de provoquer des troubles neurodéveloppementaux après exposition in utero. Le dossier est en cours de finalisation et devrait aboutir à la mise en place d’un accord de soins pour pouvoir administrer ce médicament, comme c’est déjà le cas en France. »

La pharmacovigilance tricolore est aussi à l’origine des signalements sur les dangers de l’hydroxychloroquine et du lopinavir dans le Covid-19, la propension de myocardites chez l’homme jeune ou la survenue de troubles des règles sévères chez les femmes, deux effets indésirables associés aux vaccins à ARN messager. Et elle mène actuellement la bataille sur le signal que le Prac a commencé à examiner au sujet d’une association entre des accidents cardiovasculaires sévères et la prise des vasocontricteurs utilisés dans la congestion nasale. « Ce signal concerne des centaines de produits commercialisés par des dizaines de laboratoires différents en Europe, dans des indications qui vont du rhume aux allergies saisonnières, souligne Milou-Daniel Drici . Imaginez l’effort de conviction nécessaire pour en établir un de cette magnitude, le confirmer, et prendre des mesures cohérentes qui doivent s’appliquer à tous les pays européens. »

Chaque mot compte

Les discussions au sein du Prac sont souvent longues et vives. « Pour les troubles menstruels sévères associés aux vaccins à ARN messager, le réseau des CRPV a réalisé un travail de fourmi afin de documenter les cas et de montrer que ces troubles pouvaient être liés à la vaccination, note Nadine Petitpain. Et les différents rapporteurs (Pays-Bas, Danemark, Suède et Belgique) accomplissent une tâche phénoménale pour étudier tous les nouveaux signaux et les implémenter, s’ils sont confirmés, dans les effets attendus sur les notices d’information des patients et les résumés des caractéristiques du produit (RCP) de Spikevax (Moderna), de Comirnaty (Pfizer/BioNTech), de Vaxzevria (AstraZeneca) et de Jcovden (Janssen). » Au sein du Prac, toutes les décisions doivent être prises à l’unanimité, et chaque mot compte. « Il n’est pas rare que nous soyons obligés d’échanger plus d’une heure sur une simple phrase ou de batailler sur un mot ou une virgule avant de trouver un consensus, confie Nadine Petitpain. Mieux vaut donc disposer d’un dossier solide et hyper documenté pour espérer faire passer une mesure. D’autant que certains Etats, comme les pays nordiques, ont tendance à se montrer plus frileux à modifier les RCP. »

Une machine bien huilée

Pour Mehdi Benkebil, c’est grâce à l’organisation de la pharmacovigilance française que la France joue un rôle prépondérant au sein du Prac . « Nos 30 CRPV sont tous rattachés à des centres hospitaliers universitaires et travaillent main dans la main avec les patients et les professionnels de santé, rappelle le directeur adjoint de la direction de la surveillance de l’ANSM. Cette proximité de terrain permet d’identifier et de remonter rapidement des signaux potentiels d’effets indésirables non répertoriés jusque-là. L’ANSM se charge ensuite de les consolider en interne, puis de manière collégiale en consultant le comité scientifique permanent (CSP) surveillance et pharmacovigilance. » Grâce à ce continuum, le système de pharmacovigilance français identifie chaque année entre 600 et 800 signaux potentiels.

Cette machine bien huilée pourrait toutefois être améliorée, d’après Milou-Daniel Drici. « La France reste, par exemple, l’un des rares pays dans lequel on ne connaît pas, à quelques exceptions près, la véritable indication du médicament qui est prescrit pour un patient donné, rappelle-t-il. Une telle zone grise a abouti à des erreurs comme le maintien du remboursement de Mediator durant des années, et indirectement au scandale sanitaire qui a suivi. Sa prescription, et donc son remboursement dans le cadre de l’autorisation de mise sur le marché, ne pouvant apparemment pas être distinguée d’une prescription à visée amaigrissante. La rigueur des pays du nord de l’Europe dans ce domaine pourrait être un exemple à suivre… »

Si la France est déjà un partenaire écouté à l’échelle européenne, une présence de terrain plus importante dans les instances de l’EMA permettrait de renforcer encore un peu plus son influence. « S’il y avait plus de médecins et de pharmaciens français au sein du Prac ou des safety advisory groups (SAG), cela augmenterait le “soft power” français. Mais, pour l’instant, les rares experts français qui y siègent doivent faire état d’une certaine abnégation… Le Prac implique 11 heures intenses de travail par jour, quatre jours par mois. Et cela pour une indemnisation qui demeure tout à fait symbolique, regrette Milou-Daniel Drici, qui milite pour une augmentation des ressources allouées à la pharmacovigilance française. Les moyens dévolus à l’expertise médicale gouvernementale restent très éloignés de ceux qu’offre l’industrie pharmaceutique, car il y a peu de “valeur” monétaire associée à la pharmacovigilance, si ce n’est la sécurité d’emploi des médicaments. Or 95 % des effets indésirables ne sont pas déclarés et entre 5 et 10 % des hospitalisations en France sont la conséquence d’un effet indésirable grave des médicaments. »

L’AFFAIRE EST DANS LE PRAC

Le Prac se réunit 11 fois par an à Amsterdam (Pays-Bas) pour réévaluer le rapport bénéfice/risque des médicaments à usage humain et examiner les nouveaux signaux d’effets indésirables remontés par les agences de sécurité des médicaments des Etats membres. Celles-ci disposent de trois canaux pour lancer des alertes. « Nous pouvons émettre un signal en appliquant la procédure du règlement régulier, notamment lorsqu’un risque apparaît à la lecture des rapports périodiques de sécurité que nous transmettent les firmes pharmaceutiques, confie Mehdi Benkebil, directeur adjoint de la direction de la surveillance de l’ANSM. Nous pouvons aussi faire remonter des signaux potentiels grâce à la procédure de signal ou d’arbitrage, qui est activée notamment lorsque l’effet secondaire peut remettre en question la balance bénéfice/risque d’un médicament. » Chaque signal est investigué par un rapporteur et un corapporteur désignés sur la base du volontariat. Tous les ans, le Prac instruit en moyenne cinq à dix arbitrages et évalue 60 à 70 signaux de sécurité qui aboutissent, dans la moitié des cas, à des modifications des résumés des caractéristiques du produit.

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