Evolution de la médecine : la tradition au centre des aspirations - Le Moniteur des Pharmacies n° 3418 du 21/05/2022 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Le Moniteur des Pharmacies n° 3418 du 21/05/2022
 
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EXPERTISE

AUTOUR DU MÉDICAMENT

Auteur(s) : Yves Rivoal

Exploiter le potentiel des médecines traditionnelles grâce à la science et à la technologie moderne pour améliorer l’accès aux soins et à la santé. Tel est le credo du Centre mondial de médecine traditionnelle créé par l’OMS en partenariat avec le gouvernement indien, dont la construction a été lancée en avril. En Inde et en Chine, médecines traditionnelles et occidentales se partagent le terrain.

Pour Eric Marié, professeur d’université spécialisé dans l’enseignement, la pratique et la recherche en médecine chinoise et président du Conseil académique français de la médecine chinoise (CAFMC), la création du Centre mondial de médecine traditionnelle à Jamnagar, en Inde, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est une bonne nouvelle. Cette structure, dont la première pierre a été posée le 19 avril, aura en effet vocation à exploiter le potentiel des médecines traditionnelles du monde entier et, selon Eric Marié, la médecine occidentale ignore notamment encore largement la pharmacopée de son homologue chinoise qui vise à traiter comme un tout le corps et l’esprit. « Au cours des siècles, nous avons importé, souvent en mode colonialiste, quelques substances comme la cannelle ou le ginseng que l’on a le plus détourné de leur mode de préparation initiale, constate-t-il. Pour le reste, je ne connais pas de remèdes chinois utilisés dans l’arsenal thérapeutique occidental. »

Des médecines de référence

Lorsqu’on lui demande d’évoquer les spécificités de la médecine traditionnelle chinoise, Eric Marié commence par une mise au point. « Lui associer le terme “traditionnel” ne me paraît pas opportun, souligne-t-il. En Chine, elle est pleinement reconnue par l’Etat, au même titre que la médecine occidentale. Les Chinois disposent en effet de deux médecines officielles qui sont toutes les deux prises en charge, et qui possèdent leurs propres facultés de médecine, académies nationales de médecine, instituts de recherche, médecins, pharmaciens et hôpitaux. En sachant que les centres hospitaliers de médecine chinoise ont vocation à traiter tous les champs, puisqu’ils intègrent des services d’ophtalmologie, de gynécologie, de médecine interne, de pédiatrie, d’infectiologie, de psychiatrie, d’oncologie… » L’ayurvéda, qui ambitionne elle aussi de traiter le corps et l’esprit à travers la médecine et l’alimentation, est considérée comme la médecine de référence sur l’ensemble du sous-continent indien. « Elle dispose même de son propre ministère, appelé Ministry of Ayush, qui regroupe principalement ayurvéda, yoga et naturopathie, explique Romain Simenel, ethnobiologiste à l’Institut de recherche pour le développement/patrimoines locaux, environnement et globalisation (IRD/Paloc). Elle est pratiquée par des médecins spécialisés formés par des pairs, soit via une transmission familiale, soit dans des écoles et universités spécialisées. Ces praticiens travaillent dans des cabinets privés ou des cliniques ayurvédiques qui, pour certaines, sont spécialisées dans le traitement du cancer. Ces médecins et ces cliniques n’hésitent d’ailleurs pas à combiner à la fois médecine traditionnelle et techniques modernes. Inversement, les hôpitaux non ayurvédiques prescrivent eux aussi des traitements fondés sur l’ayurvéda. » Même constat en Chine. « En oncologie, 90 % des patients chinois sont traités par les deux, assure Eric Marié. La médecine occidentale gère l’artillerie en se concentrant sur la lésion, avec une approche offensive qui consiste à retirer le corps malade et à traiter ensuite aux rayons ou à la chimio. La médecine chinoise, elle, s’occupe de l’intendance, en se focalisant sur le terrain qui a permis l’émergence de la pathologie cancéreuse, les soins de support et le risque de récidive. »

La médecine occidentale aurait donc tout intérêt à s’intéresser aux complémentarités avec son homologue chinoise, d’après Eric Marié. « Elle pourrait nous apporter une façon différente de classer les maladies, plus de précisions dans l’identification des sous-groupes de patients souffrant d’une même pathologie, et une étendue de méthodes thérapeutiques beaucoup plus vaste, assure le président du CAFMC. Le problème, c’est que, pour réussir son intégration, il faudrait s’inspirer du modèle chinois : mettre en place des études universitaires spécifiques et de longue durée de médecine chinoise, instaurer un statut de praticien et d’hospitalier spécialisé en médecine chinoise… »

Certains pays ont d’ailleurs déjà pris les devants, comme le rappelle Eric Marié. « Il y a une dizaine d’années, le ministère de la Santé australien s’est aperçu qu’une part importante de la population avait recours à la médecine chinoise. Il a donc décidé de l’intégrer au système de santé, les médicaments de sa pharmacopée sont ainsi remboursés comme les traitements occidentaux et l’Etat australien délivre des diplômes officiels de praticien de médecine chinoise. »

Une intégration compliquée

L’intégration de l’ayurvéda s’annonce tout aussi compliquée. « Après de nombreux scandales, notamment autour du Curcuma longa et du neem, qui ont fait l’objet de dépôts de brevets aux Etats-Unis et en Europe, l’Inde cadenasse aujourd’hui l’accès à ces ressources, en s’appuyant sur le protocole de Nagoya qui protège les pays en développement contre la biopiraterie, rappelle Romain Simenel. Pour y accéder, il faut désormais passer par des partenariats comme celui que l’IRD a signé avec l’université de Pondichéry, en Inde. Nous avons attribué une bourse à une doctorante indienne qui travaille sur un sujet novateur : la purification des métaux lourds par certaines plantes. L’objectif étant que le fruit de ses travaux fasse l’objet d’un dépôt de brevet franco-indien. »

L’intégration de la médecine traditionnelle indienne supposera aussi d’évacuer l’image exotique véhiculée en Occident. « L’ayurvéda, ce n’est pas ces produits miracles qui attirent des milliers de touristes à qui l’on a vendu des séjours soi-disant ayurvédiques. Il s’agit d’une vraie science, qui s’appuie sur la connaissance de milliers de plantes. » Il faudra également, pour Romain Simenel, plancher sur les complémentarités entre les deux pharmacopées. « Or, sur ce point, tout reste à faire, estime l’ethnobiologiste. On n’a pas encore étudié, médicament par médicament, pathologie par pathologie, les bénéfices et les éventuelles interactions négatives que pourrait générer l’association de traitements ayurvédiques et industriels. » Enfin, il est indispensable, selon l’ethnobiologiste, de régler le problème de la production. « L’Inde n’est aujourd’hui pas en capacité de produire en quantité suffisante pour subvenir aux besoins de l’ensemble de l’humanité. La question de la qualité devra aussi être réglée car certaines plantes cultivées en Inde comportent des traces de métaux lourds parce que les sols sont pollués. » Le Centre mondial de médecine traditionnelle de l’OMS devrait donc avoir du pain sur la planche avant d’atteindre l’un des objectifs qui lui a été fixé : constituer un ensemble de preuves et de données fiables sur les pratiques et les produits de la médecine traditionnelle.

QUELLE EFFICACITÉ ?

Quand on lui demande si la médecine chinoise est efficace, Eric Marié ne cache pas son embarras. « Il est difficile de répondre à cette question car les médecins chinois n’attribuent jamais de vertus thérapeutiques à une substance isolée. Elles résident dans les dizaines de milliers de combinaisons composant la pharmacopée chinoise. On ne peut donc pas se contenter, comme on le fait en Occident, d’évaluer une molécule lors d’une étude en double aveugle versus placebo sur une centaine de patients. Cela étant dit, si la médecine chinoise était inefficace, on peut supposer qu’il n’y aurait pas partout en Chine des praticiens et des hôpitaux de médecine chinoise, et des patients qui continuent de consulter. » Même son de cloche chez Romain Simenel pour l’ayurvéda. « Avec 1,4 milliard d’habitants, l’Inde se distingue par une très grande densité démographique, dans les villes comme dans les campagnes, rappelle l’ethnobiologiste. Le pays est aussi toujours confronté à des épidémies de dysenterie et à de gros problèmes d’hygiène, de nombreux animaux comme les vaches ou les singes pullulant jusque dans les villes. Sans l’ayurvéda, une telle croissance de la population n’aurait pas été possible. »

Le succès de ces deux médecines traditionnelles n’est d’ailleurs pas lié à une question de tarifs puisque leurs traitements sont du même coût que leurs homologues occidentaux. Le critère de la proximité avec la population ne joue plus en Chine, mais il reste d’actualité en Inde. « Les praticiens de la médecine ayurvédique ne sont pas plus nombreux, mais ils sont plus proches de la population car plus familiers. C’est une habitude culturelle que d’aller les consulter », souligne Romain Simenel.

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