Bilan énorme, bilan hors normes ! - Le Moniteur des Pharmacies n° 3403 du 05/02/2022 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Le Moniteur des Pharmacies n° 3403 du 05/02/2022
 
ÉCONOMIE DES OFFICINES EN 2021

TEMPS FORTS

ENJEUX

Auteur(s) : François Pouzaud

L’année écoulée a été faste pour les pharmacies, en particulier pour celles qui ont su s’adapter à la nouvelle donne dictée par la crise sanitaire liée au Covid-19. Les résultats sont inédits. Mais la négociation de la nouvelle convention pharmaceutique sonne déjà le rappel au retour à la normale.

Lors de la présentation de leurs moyennes professionnelles en 2020, portant sur l’année 2019, les experts-comptables des pharmaciens s’interrogeaient sur l’impact futur de la crise sanitaire liée au Covid-19 qunat à la santé économique de l’officine. Même si le bilan 2020 avait rassuré tout le monde, les pharmacies ayant fait preuve d’une grande résilience et pris en main les nouvelles missions « Covid-19 », personne n’aurait pu imaginer le « tsunami de travail » en année 2 de la pandémie et l’envolée des performances provoquée par le séisme des vaccins et des tests antigéniques. Impossible de parler chiffre d’affaires (CA) sans souligner la montée en flèche de ces deux prestations à TVA à 0 %. « L’accélération de la croissance liée à l’augmentation de ces deux missions s’accentue au cours du dernier trimestre, surtout en décembre, jusqu’à désorganiser les officines, observe Philippe Becker, directeur du département pharmacie de Fiducial. Dans ce condiv, il ne serait pas surprenant que le taux d’évolution de l’activité sur l’année civile 2021 soit supérieur à + 5 % en moyenne sachant que certaines officines très impliquées dans les tests et la vaccination vont joyeusement dépasser les 10 % de progression par rapport à 2020. »

« En 2021, les pharmacies ont surperformé, mais à quel prix ! », souligne Joël Lecoeur, président du groupement CGP. Ce qui n’est d’ailleurs pas passé inaperçu dans les médias. « Les titulaires et leurs équipes, certes fatigués, ont fait face de manière extraordinaire à une évolution constamment changeante des besoins depuis mars 2020, souligne Olivier Delétoille, expert-comptable du cabinet AdequA. Les CA de 2021 sont en hausse, la marge globale et la rentabilité en valeur sont hors normes, avec des situations individuelles hétérogènes [voir page « Repères »]. »

Des effets « Covid-19 » hétérogènes

Selon les statistiques de ce cabinet, le CA traditionnel et la marge des pharmacies (hors tests et vaccins Covid-19) ont progressé respectivement de 5,23 % et 4,25 %, contre + 8,60 % et + 13,49 % avec ces deux missions. Toutefois, difficile d’en mesurer encore l’impact réel. « Toutes les pharmacies n’ont pas ou peu pratiqué ces actes, en raison de locaux inadaptés, de manque de personnel, de périodes d’effervescence plus réduites dans les bilans clos avant le dernier trimestre 2021 », nuance Bruno Boirie, expert-comptable du cabinet Extencia, membre de CGP. Dans les statistiques du groupement, l’impact sur le CA global est en moyenne de + 40 k€ avec autant de gain en marge.

« Au vu de la façon dont les pharmaciens ont répondu présent dans cette période de crise sanitaire, ils n’ont pas à rougir de leurs résultats », estime Joël Lecoeur. Et puis, « l’Etat s’y retrouvera avec les impôts et les cotisations sociales qui vont rentrer dans ses caisses. »

Cette disparité dans la capacité des officines à surfer sur la crise est également relevée par Olivier Delétoille : « Ce sont les pharmacies qui ont eu les moyens humains et matériels, indépendamment du niveau de leur CA, qui sont allées sur ce marché d’opportunité. » Et par Philippe Becker : « Majoritairement, nos clients sont rentrés de gré ou de force dans l’opération test avec file d’attente dans la rue, soit environ les deux tiers selon nos constats. » Avec la flambée du variant Omicron, « cette situation, tout particulièrement celle des dernières semaines, est complexe à gérer car les équipes sont mobilisées souvent au détriment des autres activités et les amplitudes horaires explosent dans beaucoup d’officines, avec à la clé le paiement d’heures supplémentaires », poursuit-il.

L’activité traditionnelle progresse aussi

Le second ressort de la croissance est lié à la nouvelle poussée, en 2021, des médicaments chers (prix fabricants hors taxes supérieur à 150 € HT) et très chers (PFHT supérieur à 1 930 € HT). « Leur poids est toujours grandissant, en valeur comme en pourcentage du CA global HT (21,45 % en 2021 contre 20,15 % en 2020) », souligne Olivier Delétoille.

Compte tenu de la situation exceptionnelle actuelle, la croissance de l’année 2021 est-elle en trompe-l’œil ? Non ! Les autres pans d’activité traditionnelle restent à un niveau appréciable. Selon le Groupement pour l’élaboration et la réalisation de statistiques (Gers), tous les segments sont en croissance à l’exception des produits vétérinaires. Les pharmaciens ont même pu compter sur le retour des pathologies hivernales. « Après un démarrage difficile de - 25 % au premier trimestre, les ventes en automédication ont terminé l’année en progression de 2 % », signale David Syr, directeur général adjoint de Gers Data.

Preuve que les tests antigéniques et la vaccination sont des missions qui structurent et déstructurent à la fois le réseau, « la progression globale cache le tassement de certaines activités traditionnelles telles que la vaccination antigrippale en 2021, les entretiens pharmaceutiques… », signale Olivier Delétoille.

Dans le même registre, la marge brute a été boostée à la fin de l’année : + 13,49 % à un niveau jamais atteint, selon le cabinet AdequA. Concernant les tests et les vaccins, le taux de marge est de 87,5 %. « La manne des tests a ainsi permis à un titulaire d’une pharmacie de 3 M€ de sortir des difficultés, raconte-t-il. En ouvrant les dimanches et en recrutant des bras, il a généré un CA de 1 million d’euros sur l’année et dégagé plus de 800 000 € de marge ! »

Attention à marée basse !

L’excédent brut d’exploitation (EBE) connaît, lui aussi, une croissance historique (+ 30 k€ en moyenne, selon CGP), « mais on ressent aussi de vraies tensions sur les salaires et il pourrait y avoir un effet boomerang dans les prochaines années quand la pandémie se calmera », craint Philippe Becker. La hausse marquée des frais de personnel (+ 15 k€, soit + 6,51 % par rapport à 2020, selon le cabinet AdequA) est le reflet du pic d’activité et des difficultés de recrutement des officines. « Elle absorbe 35,58 % de la marge », précise Olivier Delétoille.

Ces chiffres atypiques de 2021 pourraient masquer des lendemains d’après-crise difficiles. « Sans l’effet "Covid-19", la rentabilité des officines aurait vraisemblablement peu évolué, dans la lignée des observations des années précédentes », pensent Olivier Delétoille et Joël Lecoeur. De même, les activités traditionnelles ayant été relativement stables, selon Philippe Becker, « il est fort probable que lorsque la marée se retirera, l’activité reviendra à un niveau proche de 2019 », pense cet expert-comptable.

Négociation : ne pas confondre vitesse et précipitation

Si les acquis de la crise vont servir à bâtir la nouvelle convention pharmaceutique et à tracer le nouveau virage professionnel à prendre, en revanche, les deux années d’opulence dues au Covid-19 compliquent les négociations relatives au nouveau modèle économique de l’officine. Tant que l’épidémie n’a pas disparu, la projection est difficile. Ce qui explique les points de crispation entre les syndicats pharmaceutiques et Thomas Fatôme, directeur général de la Caisse nationale de l’Assurance maladie, sur la rémunération de la dispensation du médicament. « Le volet économique de la dispensation et la sauvegarde du réseau de proximité sont deux parties ardues à traiter en même temps que la crise du Covid-19. La difficulté est d’arriver à avoir de la visibilité sur ce que sera le lendemain pour la pharmacie d’après-Covid-19 », explique Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF).

Poursuivre la réforme initiée par l’avenant 11 va nécessiter des simulations macro et microéconomiques, raison pour laquelle le coup de sifflet de fin des négociations ne pourra pas être le 15 février, tout au moins sur ce volet. « Nous ne serons pas prêts à cette date, il faut prendre le temps d’étudier toutes les propositions et ne retenir que celles qui n’éclatent pas le réseau officinal », glisse Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO). En cas de sortie de crise rapide dans l’intervalle, le retour à une situation plus « normale » permettra de stabiliser le nouveau modèle économique et aux équipes officinales de reprendre un « régime de croisière ». Mais il aura, selon Olivier Delétoille, des impacts psychologiques et financiers qu’il convient d’anticiper.

À RETENIR

- Les missions « Covid-19 » (tests, vaccination) ont fait progresser le chiffre d’affaires et la marge des officines de près de 5 % en moyenne en 2021, jusqu’à plus de 10 %.

- L’activité classique des officines est elle aussi en progression, notamment grâce aux médicaments chers et au retour des pathologies hivernales.

- Le bilan économique hors norme de cette année 2021 pourrait cependant produire un effet « boomerang », notamment à cause de la hausse des frais de salariés, et peser dans les négociations de la future convention pharmaceutique.

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