Autotests en grande surface : les dessous d’un marché concurrentiel - Le Moniteur des Pharmacies n° 3400 du 15/01/2022 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Le Moniteur des Pharmacies n° 3400 du 15/01/2022
 
COVID-19

TEMPS FORTS

ENJEUX

Auteur(s) : Yves Rivoal

L’autorisation accordée à la GMS de vendre des autotests Covid-19 a entraîné une levée de boucliers chez les représentants des pharmaciens. D’où viennent les autotests vendus en grande surface et en pharmacie ? A quels prix se négocient-ils ? Quel a été l’impact de cette nouvelle concurrence sur l’approvisionnement et les ventes en officines ? Plongée dans les coulisses d’un marché qui n’existait pas il y a encore un mois.

Achaque fois, il nous refait le même coup. » A l’image de tous les représentants de la profession, Laurent Filoche, président de l’Union des groupements de pharmaciens d’officine (UDGPO), ne décolère pas après l’autorisation, par l’arrêté du 27 décembre 2021, de la vente d’autotests antigéniques de dépistage du Covid-19 avec prélèvement nasal en grande et moyenne surface (GMS). « Comme pour les masques, Michel-Edouard Leclerc a argué que les pharmacies allaient être en rupture de stock au moment de Noël pour faire pression sur le gouvernement. Et cela a malheureusement marché, alors que nos difficultés d’approvisionnement n’ont duré que quelques jours. »

Des difficultés qui, en plus, étaient inévitables d’après Hubert Olivier, président d’OCP. « Depuis le début du mois de décembre, nous avons enregistré une augmentation progressive, puis exponentielle des ventes. Entre les semaines 47 et 48 [du 22 novembre au 5 décembre, NdlR], nous sommes passés de moins de 10 000 unités vendues à plus de 150 000. N’importe quel autre circuit de distribution aurait été soumis au même goulot d’étranglement. Goulot qui a en plus été aggravé par le fait que certaines grandes enseignes commençaient déjà à stocker, alors qu’elles n’avaient pas le droit de les vendre. » Les stocks de la GMS restaient toutefois très marginaux, comme l’assure Laurent Filoche. « En juillet dernier, Carrefour en avait acheté après avoir annoncé que sa chaîne de magasins allait en vendre. Mais l’UDGPO ayant menacé d’envoyer des huissiers dès le premier jour de la commercialisation, l’enseigne avait renoncé. Résultat : lorsque Michel-Edouard Leclerc pointait du doigt en décembre les pharmaciens qui n’arrivaient plus, selon lui, à répondre à la demande, son réseau ne possédait, comme il l’a reconnu lui-même, que 200 000 à 300 000 pièces. Soit une goutte d’eau par rapport aux volumes vendus en pharmacies… Et la plupart des autres enseignes n’en avaient pas du tout. »

Pour Alain Grollaud, le président de Federgy, la décision du gouvernement reste donc incompréhensible. « D’autant plus que, le 26 décembre, j’avais confirmé une nouvelle fois au ministère de la Santé que les officines étaient en capacité d’acheter et de distribuer rapidement une dizaine de millions d’autotests. Deux jours plus tard, nous apprenions l’ouverture à la grande distribution… »

Devant la levée de boucliers des pharmaciens, le gouvernement a finalement fait machine arrière. « Avec l’intersyndicale, nous avons obtenu du ministre de la Santé, Olivier Véran, que les autotests soient intégrés aux nouvelles règles de suivi de l’épidémie et d’isolement à travers les deux tests distribués gratuitement en pharmacie, confie Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO). Mais entretemps, le mal était fait. Les grandes surfaces, qui s’appuient sur le même circuit de distribution que nous, avaient déjà fait le siège de nos fournisseurs pour s’approvisionner en masse et siphonner des stocks qui étaient initialement prévus pour les officines. »

Made in China

Sur un marché où la Chine concentre à elle seule 95 % de la production, une dizaine d’importateurs (IDC, Market Pharm, JLB Group, Medic Gov, etc.) font la pluie et le beau temps, en réalisant 80 % des volumes. « Aujourd’hui, aucun laboratoire français ou européen n’est en capacité de produire 100 % des composants de ses autotests en Europe, toutes les bandelettes réactives venant de Chine, rappelle Laurent Filoche. Nous sommes donc très dépendants de ces acteurs spécialisés dans l’import-export avec qui nous travaillons déjà depuis deux ans pour nous approvisionner en masques. » De son côté, l’OCP revendique une stratégie différente. « Notre approche consistant toujours à réserver 80 % de nos commandes à la fabrication française, nous nous sommes d’abord appuyés sur deux partenaires, NG Biotech et AAZ-LMB, qui produisent en France et exclusivement ou quasi exclusivement pour le circuit officinal, confie Hubert Olivier. Mais pour répondre à l’explosion de la demande (+ 200 % entre les semaines 47 et 51 [du 22 novembre et du 26 décembre, NdlR]), nous achetons désormais la moitié de nos volumes à des opérateurs français qui font venir des composants fabriqués en Chine pour les assembler dans l’Hexagone, ou qui les importent tout simplement. Et comme ces acteurs sont français, tous pratiquent un contrôle précis afin de s’assurer que les produits sont à la norme CE et conformes au cahier des charges fixé par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et le ministère de la Santé. Nous avons ainsi l’assurance que nos autotests sont 100 % fiables et de ne pas être en concurrence frontale avec les enseignes de la grande distribution qui se fournissent surtout auprès d’importateurs. »

Premier arrivé, premier servi

Pour tirer leur épingle du jeu sur un marché très concurrentiel estimé à 5 millions d’unités par semaine, les groupements et les grossistes-répartiteurs jouent la carte du volume. « Pour les autotests, c’est comme pour les masques : le premier arrivé est le premier servi, observe Alain Grollaud. Concernant le prix, tout dépend des quantités. Afin d’obtenir de meilleures conditions après l’annonce du gouvernement le 3 janvier, nous avons d’ailleurs décidé de nous regrouper au sein du réseau Federgy pour acheter une dizaine de millions d’unités qui nous ont été livrées dès le vendredi 7 janvier. » Du côté d’OCP, la montée en puissance a été progressive, comme l’explique Hubert Olivier. « Avant Noël, nous achetions entre 100 000 et 200 000 unités par semaine. Entre le 27 et le 31 décembre, nous sommes montés jusqu’à 500 000. Depuis le 11 janvier, nous avons adopté un rythme de croisière de 500 000 unités disponibles par jour. »

Pas de guerre des prix

Après une période de tension avant les fêtes, les prix sont aujourd’hui orientés à la baisse. « Les importateurs font venir des cargos entiers de Chine pour satisfaire la demande. Du coup, vous pouvez aujourd’hui vous procurer des autotests à 1,25 € l’unité, alors qu’avant Noël les négociations tournaient autour de 2,80 €, constate Laurent Filoche. Et si l’on fait le parallèle avec les tests antigéniques, qui intègrent pratiquement les mêmes composants que les autotests, on peut penser que la baisse devrait se poursuivre, le test antigénique importé, dédouané et livré en France se négociant actuellement à 0,80 € l’unité. » Hubert Olivier tient, d’ailleurs, à souligner la responsabilité des acteurs dans cette période compliquée. « Pour les masques, nous étions sur un marché très spéculatif, avec des prix qui variaient d’un jour à l’autre, se souvient le président d’OCP. Pour les autotests, qui sont des dispositifs médicaux complexes, personne n’a cherché à profiter de la situation pour faire monter les prix qui sont chez nous restés stables. Le plus important étant que nos fournisseurs puissent nous livrer des volumes importants tout de suite disponibles et qui s’inscrivent dans le cadre du plafond de remboursement fixé par le gouvernement. »

Sans surprise, la grande distribution pratique des prix agressifs pour écouler ses stocks. A Marseille (Bouches-du-Rhône), l’autotest était vendu le week-end du 9 janvier 1,95 € l’unité à Carrefour, la boîte de cinq 6,20 € chez E.Leclerc. « J’observe d’ailleurs que la plupart des enseignes ne les vendent pas à prix coûtant comme elles l’avaient pourtant annoncé », souligne Laurent Filoche. Dans le circuit officinal, chaque groupement et chaque titulaire est libre de déterminer sa politique de prix. « Pour ma part, comme je ne veux pas dévaloriser le prix en pharmacie, parce qu’il intègre aussi le conseil et de l’accompagnement, je vends mes autotests 4,90 € l’unité », confie le président de l’UDGPO. Hubert Olivier est sur la même longueur d’onde : « Les laboratoires avec qui nous travaillons embarquent tous la qualité pharmaceutique. Les prix pratiqués par nos pharmacies clientes ne peuvent donc pas être comparés à ceux de la grande distribution qui utilise, elle, les autotests comme un produit d’appel pour vendre de la lessive et des pâtes. »

Après une semaine de vente en grande surface, Laurent Filoche se montre plutôt optimiste quant à la capacité des officines à tenir le rythme dans les semaines à venir, bien que la demande mondiale explose. « Alors que les Etats-Unis ou l’Angleterre sont actuellement en rupture, probablement victimes de la diplomatie chinoise en matière d’exportation, les agents avec qui nous travaillons sont sereins. La seule incertitude réside dans le fait qu’il est aujourd’hui compliqué de trouver des tests à l’unité, la plupart des conditionnements qui arrivent en France étant en boîte de cinq. »

En position de force

La concurrence de la GMS, qui aurait vendu la première semaine 484 000 boîtes d’après le magazine LSA, 693 000 d’après le panéliste NielsenIQ, n’inquiète pas non plus Pierre-Olivier Variot. « Ces chiffres ne représentent finalement pas grand-chose par rapport aux ventes en pharmacie, se félicite le président de l’USPO. Et si le circuit officinal a conservé l’essentiel des volumes, c’est parce que nous avons réussi à replacer l’autotest dans le champ du suivi de l’épidémie. » Pour Laurent Filoche, les fournisseurs font d’ailleurs déjà le même constat. « Les importateurs avec qui nous traitons nous disent qu’après avoir approvisionné la grande distribution à partir du 28 décembre, ils vont à nouveau donner la priorité aux officines. La GMS dispose d’une importante force de frappe, mais il ne s’agit pour eux que d’une clientèle monoproduit, avec un horizon de vente limité au 31 janvier… Ils ont bien plus de choses à vendre aux pharmacies : des tests antigéniques, des masques FFP2, etc. Et avec des volumes beaucoup plus importants sur le long terme. » Laurent Filoche a même déjà une proposition à faire à Michel-Edouard Leclerc. « Si au soir du 31 janvier, il n’a pas écoulé tous ses stocks, je suis prêt à les lui racheter à 50 % de leur valeur s’il veut s’en débarrasser. »

Publicité : la vigilance reste de mise

Le 31 décembre dernier, Bercy, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et le ministère des Solidarités et de la Santé avaient invité les enseignes de la GMS pour leur rappeler les règles de bonnes pratiques concernant la vente d’autotests Covid-19. « Il faut croire que tous les messages ne sont pas bien passés puisque E.Leclerc et Casino annoncent un peu partout qu’ils vendent leurs autotests à prix coûtant. Alors que, la veille, le ministère nous avait rappelé qu’il était interdit de faire de la publicité. Tout le monde n’est donc visiblement pas logé à la même enseigne », regrette Alain Grollaud. Du côté de l’Union des groupements de pharmaciens d’officine (UDGPO), on surveille le comportement des enseignes comme le lait sur le feu. « Si ce genre de communication devait devenir monnaie courante, nous n’hésiterions pas à effectuer des constats d’huissier et à engager des actions en justice », menace Laurent Filoche. Les représentants de la profession seront aussi vigilants sur la date butoir du 31 janvier. « D’après les échos que j’ai eu de la réunion du 31 décembre, le ministère de la Santé a rappelé aux grandes surfaces que cette autorisation n’était que temporaire, et n’irait pas au-delà du 31 janvier. Il faut espérer que, cette fois, il tiendra ses engagements », conclut Laurent Filoche.

À RETENIR

- Depuis le 28 décembre 2021 et jusqu’au 31 janvier 2022, les autotests Covid-19 peuvent être vendus en dehors des pharmacies d’officine.

- La GMS et les pharmacies se sont retrouvées en concurrence directe sur l’approvisionnement des autotests, essentiellement venus d’Asie, et sur les prix de vente au public.

- Si les pharmaciens ont subi des tensions pendant les fêtes de fin d’année, l’approvisionnement en autotests aux normes et validés par les autorités de santé monte en puissance et devrait tenir le rythme des prochaines semaines. Les prix ne devraient pas s’envoler.

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