Si les données de santé m’étaient contées - Le Moniteur des Pharmacies n° 3377 du 03/07/2021 - Revues - Le Moniteur des pharmacies.fr
 
Le Moniteur des Pharmacies n° 3377 du 03/07/2021
 
BIG DATA

TEMPS FORTS

ENJEUX

Auteur(s) : Yves Rivoal

Le buzz suscité par le reportage de Cash Investigation (France 2) retombé, quel constat plus général pouvons-nous faire sur les données de santé collectées en pharmacie ? Quels sont les flux qui partent des officines ? Comment sont utilisées ces informations ? Eléments de réponse.

Dans l’écosytème de la donnée de santé en pharmacie, les flux qui transitent au quotidien entre les officines et l’Assurance maladie ne servent pas qu’à procéder à la facturation et au remboursement des ordonnances. Ils alimentent le Système national d’information interrégimes de l’Assurance Maladie (Sniiram) à des fins d’études et de statistiques pour l’Assurance maladie. Elles sont également transmises au Système national des données de santé (SNDS), le Sniiram étant l’une de ses composantes, pour des missions et finalités encadrées par le Code de la santé publique : l’information sur la santé, la mise en œuvre des politiques dans ce domaine, la connaissance des dépenses de santé, l’information des professionnels et des établissements sur leurs activités… « Toute personne ou structure, publique ou privée, à but lucratif ou non lucratif, peut accéder aux données du SNDS sur autorisation de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), en vue de réaliser une étude, une recherche ou une évaluation présentant un intérêt public », ajoute-t-on du côté de la Caisse nationale de l’Assurance maladie (Cnam). Pour ce qui est du dossier médical partagé (DMP), lors de son ouverture, il est alimenté par l’historique de soins des 24 derniers mois dont dispose l’Assurance maladie.

Sécuriser la chaîne

Créé initialement pour sécuriser la dispensation des médicaments, en limitant les risques d’interactions et les traitements redondants, le dossier pharmaceutique (DP) est un outil précieux pour faciliter la coordination entre professionnels de santé et le décloisonnement entre la ville et l’hôpital, les données étant désormais accessibles aux pharmaciens et aux médecins hospitaliers. Avec les services DP-Ruptures, DP-Alertes, DP-Rappels et DP-Suivi sanitaire, il contribue aussi à la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique. Le ministère des Solidarités et de la Santé, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et l’Agence nationale de santé publique (ANSP) peuvent accéder aux données anonymes relatives aux médicaments hébergées dans le DP afin d’établir des statistiques sur la situation sanitaire de la population.

Des acteurs comme Iqvia et Ospharm exploitent, eux aussi, les données de santé collectées en officine. Iqvia s’en sert, par exemple, pour faire du suivi épidémiologique. « Nous réalisons pour les laboratoires pharmaceutiques et les autorités sanitaires des études sur les pathologies les plus courantes, mais aussi sur les maladies les plus rares, confirme Jean-Marc Aubert, président d’Iqvia. Nous en produisons également beaucoup sur la couverture vaccinale, l’usage du médicament, les nouveaux traitements… Par exemple, pour l’hypercholestérolémie, nous avons mené une enquête afin de savoir si les nouveaux médicaments poststatine étaient utilisés à bon escient ou pas. »

Visions de terrain

Les syndicats de pharmaciens mettent, eux, à contribution Iqvia sur des sujets de santé comme le suivi de la vaccination, les tests antigéniques, le taux de médicaments génériques ou le suivi longitudinal de patients. « C’est, par exemple, grâce aux données d’Iqvia que nous nous sommes aperçus, avant l’Assurance maladie, que les ventes des antibiotiques et des antitussifs pour soigner les maux de l’hiver se sont écroulées au premier trimestre 2021 », note Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). Pour Pierre-Olivier Variot, le nouveau président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), ces données ont une autre vertu : « Elles nous permettent de piloter finement la politique conventionnelle et d’évaluer l’impact des mesures déployées sur le terrain, souligne-t-il. C’est grâce aux données d’Iqvia et d’Ospharm que nous avons pu mesurer un gain de marge sur trois ans de 20 000 à 25 000 € avec le nouveau mode de rémunération négocié par les syndicats. »

Alors, lorsqu’on lui demande si la profession pourrait se passer d’Iqvia, d’Ospharm ou du Groupement pour l’élaboration et la réalisation de statistiques (Gers), Philippe Besset répond : « Sans eux, en tant que président de syndicat, je serai complètement aveugle par rapport à l’évolution de l’activité de la pharmacie française. Pour ce qui est des titulaires, s’ils disposent de beaucoup de données intéressantes dans leur logiciel de gestion officinal (LGO), ces dernières ne sont malheureusement pas suffisantes pour pouvoir piloter efficacement leur officine. Ma réponse est donc non. » Sébastien Ropert, directeur général de Winpharma, n’est pas tout à fait sur la même longueur d’onde. « Les pharmacies équipées de notre LGO peuvent déjà se passer des extracteurs, assure-t-il. Avec nos méthodes et outils, elles peuvent gérer de manière automatique leurs achats ou encore avoir accès aux chiffres clés et aux grandes tendances de leur activité pour affiner leurs politiques d’achats et optimiser leur marge. Cela étant dit, sur le pilotage de la santé publique, Iqvia apporte une expérience spécifique. »

Reprendre la main

Titulaire de la pharmacie des Loutres à Bugeat (Corrèze) et président de P4Pillon, qui a pour ambition de promouvoir l’innovation et la recherche et développement en santé et en soins de premier recours, Antoine Prioux est, lui, un fervent partisan d’une reprise en main par les pharmaciens de leurs données. « Il faudrait que l’on arrête de se comporter comme les idiots utiles de la marchandisation de la donnée, explique-t-il. Nous laissons filer nos données pour un plat de lentilles. Et sans vraiment se poser la question de savoir à qui tout cela profite ni si leur exploitation répond effectivement à la notion d’intérêt public. » Pour renverser la table, Antoine Prioux propose une solution : « Pour commencer, il faudrait que les pharmaciens changent de LGO pour aller vers des éditeurs qui leur laissent la main sur la gestion de leur base de données ou qui pratiquent une transparence totale de leur code source [code informatique écrit par les développeurs, NdlR], explique le titulaire. Ensuite, les données pourraient être agrégées à l’échelle des territoires via des outils comme Rezone, que l’Assurance maladie met à la disposition des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), afin d’obtenir des indicateurs qui permettront d’optimiser l’offre de soins sur chaque territoire. Cette multitude de bases de données locales serait ensuite agrégée au niveau national, idéalement par une structure indépendante constituée de représentants des petits producteurs de données et de personnes issues de la société civile pour représenter les patients et les personnes non malades. »

Standardiser les flux

Côté éditeurs de LGO, le scénario d’une reprise du contrôle des données officinales par la profession est jugé envisageable. « Si l’on parvenait à mettre en place un système de gestion des flux standardisés pour l’ensemble des pharmacies, ces données pourraient être gérées par une instance plus proche de la profession. Reste à savoir laquelle, et pour quoi faire… », note Sébastien Ropert. « Pour que les données soient représentatives, l’organisation qui devrait être mise en place ne pourrait effectivement pas se limiter à un seul éditeur de LGO, ajoute Denis Supplisson, directeur général délégué chez Pharmagest Interactive. Il faudrait plutôt s’appuyer sur des concentrateurs comme Resopharma qui jouent déjà un rôle essentiel dans le dispositif de collecte des données de santé et de marché. »

Une telle perspective laisse dubitatifs les syndicats. « Je préférerais effectivement que les pharmaciens soient rémunérés sur les données qu’ils collectent, précise Pierre-Olivier Variot. Mais je ne vois pas pourquoi nous devrions casser quelque chose qui fonctionne bien. Pour ma part, je suis plutôt partisan de renforcer les partenariats actuels, en cohérence avec le RGPD. » Philippe Besset ne ferme, lui, pas la porte à cette éventualité. « Toutes les idées sont les bienvenues, pour peu qu’elles soient conformes au cadre réglementaire », confie-t-il tout en fixant la ligne rouge à ne pas dépasser : « Il est hors de question que les pharmaciens se transforment en vendeurs de données. Et si la profession devait reprendre la main, quel serait le modèle économique ? Il faudrait aussi probablement demander aux titulaires de contribuer financièrement à cette nouvelle organisation. Je ne suis pas sûr que tout le monde accepte de jouer le jeu », conclut le président de la FSPF.

À RETENIR

- Les données de santé collectées par les officines n’intéressent pas seulement l’Assurance maladie pour la facturation et le remboursement des produits prescrits ou les agences sanitaires pour la coordination des soins et des études épidémiologiques.

- Des sociétés spécialisées dans les analyses statistiques les exploitent pour mener des études épidémiologiques, et fournir aux pharmaciens des données sur l’activité officinale ou le suivi des mesures adoptées dans la convention pharmaceutique.

- Techniquement, les pharmaciens pourraient reprendre la main sur les données qu’ils collectent, mais toute l’organisation est à construire… et à financer.

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